Exposition : Le gouvernement des Parisiens. Paris, hôtel de ville (22/04/2017-22/07/2017)

Paris, ses habitants, l’Etat, une histoire partagée.

affiche le gouvernement des parisiens

A quelques encablures du CARAN s’est ouverte cette exposition (entrée gratuite), dont le commissariat, exercé par Boris Bove, Nicolas Lyon-Caen et Quentin Deluermoz (trois historiens spécialistes de Paris et respectivement de sa période médiévale, moderne et contemporaine), donne le ton à cette exposition « historique » et « administrative ».

Disons-le tout de suite, il va être difficile d’en faire une brève critique, tant il y a de bonnes choses, et de moins bonnes.

Commençons le contexte de l’exposition : cela fait à peine 40 ans que Paris a un maire unique et c’est une sacrée occasion de revenir sur les liens entre municipalité parisienne et Etat, ce que rappelle heureusement le sous-titre de l’exposition, car, en l’occurrence, cet anniversaire m’avait échappé.

Courte, l’exposition parvient cependant à traiter une période de sept siècles au travers d’une série d’oeuvres et d’archives diverses, mais au prix d’un parcours dont la progression logique et les messages cachés m’ont décontenancé.

On commence à l’étage, avec l’évocation d’Etienne Marcel, et sa postérité au XIXe siècle : est-ce à dire que les relations Etat-municipalité n’ont été que conflictuelles? La section chronologie qui suit reprend les principales dates des relations Etat-municipalité : le préambule Etienne Marcel en connote la lecture sous l’angle de la main-mise progressive de l’Etat sur la municipalité et les soubresauts pour s’en rendre indépendant, culminant avec la création du maire unique de Paris en 1977. Au cas où on n’aurait pas très bien compris, cette section débouche sur un tableau de grandes dimensions – le plus grand de l’exposition – de Lucien Mélingue, peint en 1879 et prêté par le musée d’Orsay, qui représente…Etienne Marcel au moment de l’assassinat des maréchaux et de sa protection accordée au dauphin. Officiels de l’Etat lors du vernissage, vous êtes prévenus…

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Les sections, situées au rez-de-chaussée, juste après ce tableau, se présentent sous forme thématique dans un agencement qui relève probablement plus de considérations scénographiques que scientifiques. On passe ainsi des lieux de la communauté (l’hôtel de ville dans ses différents états le port de Grève, les places où s’organisent des cérémonies municipales et étatiques, les mairies, et la place de la République), à l’identité de Paris (ses saints protecteurs dont sainte Geneviève, les armoiries de Paris et leurs déclinaisons sur différents supports) puis le gouvernement des Parisiens par eux-mêmes (communautés professionnelles, religieuses, sociétés charitables), la police de Paris (avec l’évolution du terme de « police » ou entretien au sens large du cadre de vie des Parisiens qui se restreint au maintien de l’ordre que l’on connaît aujourd’hui) et l’empreinte du pouvoir central sur le tissu urbain (enceintes, urbanisme).

Ces sections thématiques, proposées sur fond gris, sont entrecoupées de sections sur fond rouge relatives aux révoltes et révolutions : se font face les révoltes d’Ancien Régime et les contemporaines, sans trop insister sur la Révolution en passant, puis « les barricades » juste après « l’empreinte du pouvoir central sur le tissu urbain » : là encore le message est clair, les barricades sont une limite à l’urbanisme décidé par l’Etat. Mais comme il est écrit dans le livret « la cohabitation avec le pouvoir central n’entraîne pas que des désagréments, loin de là. » : on finit l’exposition sur une évocation positive et consensuelle de « à qui profite la gestion de Paris? » Réponse : à tous. Notons aussi, l’ironie qu’il peut y avoir à résumer la vie associative parisienne à la Commission du Vieux Paris qui vit actuellement des heures tourmentées…

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Si on excepte cette autocélébration de la mairie de Paris, ou plutôt du maire de Paris – en tant que fonction – et cette insistance lourde sur une relation qui ne semble qu’opposition entre Etat et municipalité parisienne, il y a quand même de très bons côtés à cette exposition.

C’est un excellent résumé de l’évolution administrative depuis le Moyen Âge. Je regrette qu’il n’y ait pas eu plus de choses sur les juges consuls de Paris, « adjoints » du prévôt des marchands, qui apparaissent en coup de vent au milieu de l’exposition. De même, un petit rappel sur l’existence des maires non parisiens : ainsi à Saint-Marcel, le maire au début du XVIIe siècle n’est autre qu’un ancêtre du peintre Largillière présent dans l’exposition. Bien sûr, insister sur les dynasties municipales : lors des guerres de Religion, c’est un Marcel, descendant d’Etienne, qui est prévôt des marchands de Paris…Enfin, pour mieux comprendre la volonté royale, puis étatique de contrôler Paris et sa municipalité, un rappel des différentes institutions supra-parisiennes mais installées à Paris aurait été éclairant (Université, Parlement, Cour des Comptes, Académie, etc etc).

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Paul-Emile Bonnet, Mairie du 13e arrondissement, coupe, avant 1874, Paris, Bibliothèque de l’Hôtel de ville.

J’en viens (enfin me direz-vous!) à ce qui nous préoccupe le plus : les documents présentés. Les principales institutions prêteuses sont le musée Carnavalet (qui, fermé, trouve là une vitrine pour ses oeuvres), la Bibliothèque historique de la Ville de Paris (BHVP), la Bibliothèque de l’Hôtel de ville et les Archives nationales. Et là, c’est un régal. Même si on peut regretter que pour des questions de conservation (accrochages muraux), beaucoup de manuscrits, d’estampes et d’archives (de la BNF et des AN) sont présentés sous la forme de reproductions. Dans les vitrines en revanche, on peut observer un très vaste panel d’originaux, de Philippe Auguste aux années 1970, dont je ne cite que quelques exemples (je laisse de côté les estampes, les peintures et les photos).

  • l’accord entre les marchands de l’eau de Paris et ceux de Rouen, janvier 1210, avec le premier sceau connu de la hanse des marchands de l’eau (AN, AE/II/2402 n°30) (nous reviendrons sur cet acte en détail dans un article spécifique, en raison du sceau lui-même, mais aussi du « chirographe » que vous voyez en haut, qui est un signe d’authenticité de l’acte).

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  • Convention entre la grande confrérie Notre-Dame aux prêtres et aux bourgeois et la confrérie des marchands de Paris, 1263 (AN, LL/435), ou première mention d’un prévôt des marchands de Paris.
  • le vidimus de 1269 de la charte de 1170 qui confirme le monopole du commerce sur la Seine à la hanse des marchands de l’eau de Paris (AN, K950/B n°28A) (un vidimus est un type d’acte, il s’agit d’une transcription d’un acte antérieur certifié conforme à l’original, ce qui est pratique aux historiens vu le taux de perte des originaux).
  • Le livre de vie active de l’Hôtel Dieu de Paris, par Jean Henry, 1482, des collections de l’AP-HP (Assistance publique – Hôpitaux de Paris) ouvert à une page enluminée représentant une scène de vie à l’Hôtel-Dieu de Paris à la fin du XVe siècle (nous reviendrons sur ce très beau livre dans un article à part).
  • Un procès-verbal d’élection des marguilliers de Saint-Jacques-de-la-Boucherie, de 1670 (AN, MC, ET, CXII, 134) (Saint-Jacques-de-la-Boucherie est une paroisse du centre de Paris et l’une des plus riches de l’époque; notez le nombre de votants et les signatures pour un acte relativement court).
  • un plan des Halles vers 1780 (AN, N°III, Seine, 943) ; notez la place du pilori, les halles couvertes pour les produits de saline et le poisson (frais, le poisson, comme dirait Yellowsubmarine) et chaque étal numéroté avec les occupants.

 

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détail du plan en question
  • une affiche pour les élections prudhommales de 1876-1 (BHVP)
  • une affiche pour la propreté de Paris datant de 1976 (Musée Carnavalet)

 

Je citerai aussi les méreaux et jetons des Six corps, les enseignes des troubles du XVe siècle et aussi les troncs de confréries prêtés par le musée Carnavalet.

En résumé, c’est une belle exposition pour les amoureux d’archives sous toutes leurs formes (il y a aussi des vidéos en fin de parcours), d’histoire administrative et de Paris, à condition de dépasser l’hagiographie municipale.

Ajoutons que le catalogue (35 euros) contient plus que l’intégralité des oeuvres exposées (dans un format plus évocateur qu’utile pour l’amoureux de paléographie et de diplomatique), avec un très bon article introducteur qui pallie certains manques internes à l’exposition en salle, suivi d’une présentation reprenant les sections, avec des articles de deux-trois pages sur chaque sous-thème. La libraire est également bien fournie.