Marché pour produire des tuiles à partir de deux moules (1663)

Archives nationales, Minutier central, étude VIII, 703, marché du 22 septembre 1663 (transcription en fin d’article, le formulaire en gris).

Quoi de mieux en ce premier mai qu’un acte relatif à un échange de bon procédé entre le possesseur d’un moyen de production et les ouvriers qui vont l’utiliser?

Cet acte est un marché et presque une association entre le sieur de Roché, avocat au Parlement et propriétaire de deux moules pour faire des tuiles au faubourg Saint-Antoine, et deux maîtres tuiliers parisiens, Gaspard Gueslé et Louis Begart, qui s’engagent pendant 5 ans à apporter leur force de travail, à maintenir les moules en activité et à livrer au sieur de Roché des tuiles de grand moule (carrées, 13 pouces sur 8, soit environ 35 centimètres sur 22) à raison de dix livres par millier de tuile. Le contrat décrit par le menu les actions propres à l’activité de tuilier, du charriage de la terre à la livraison des tuiles finies, les outils à fournir ainsi que le salaire versé aux tuiliers selon l’état d’avancement : dix-huit sols par semaine lors de la levée des terres, 100 sols (soit 5 livres) pour chaque millier de tuiles moulées, et le reste, soit 4 livres 2 sols par millier à la livraison.

Il s’agit d’un marché typique, quoique extrêmement précis sur les étapes de fabrication et les salaires des artisans de la tuile – pour le plaisir de l’historien, voir ce qu’en dit l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert à l’article Brique et non Tuile. Il permet de rappeler la présence de tuileries à Paris, dont le souvenir le plus visible est le nom du jardin attenant au Louvre, vidé de ses activités de tuileries pour la construction de la résidence de Catherine de Médicis, activité dont Savary rapporte le déclin au XVIIIe siècle. Ici on se trouve au faubourg Saint-Antoine, soit techniquement hors de Paris au XVIIe siècle, un quartier en pleine expansion et connu notamment pour ses artisans du meuble. Cet acte permet également de revenir sur la couverture typique des maisons parisiennes à l’époque moderne, à savoir la couverture de tuile.

L’accent est porté sur la qualité de la tuile, à partir de celle de la terre utilisée et correctement nettoyée : en cas de mauvaise qualité, le sieur de Roché se défend de toute responsabilité sur les deux tuiliers, qui devront « en respondre en leurs propres et privés noms » ; apparemment, le prêteur du moule se réserve aussi le droit de fournir terres, bois etc. aux deux tuiliers pour répondre à une demande précise des halles.

La spécificité de l’acte tient aux modes de payement et aux clauses judiciaires auxquelles s’engagent les deux tuiliers : le payement se fait à la fois à la semaine et à la pièce (ou plutôt au millier de pièces) et, en plus des conditions habituelles d’engagement sur les biens meubles et immeubles, présents et à venir, les deux artisans engagent leur personne, à savoir reconnaissent la possibilité d’être emprisonnés « comme pour deniers royaux ».  Ils devront aussi supporter les accidents de cuisson (« faulses fournées ») et les pertes en cas d’une inactivité qui n’est pas due à la météo. Notons que l’un des tuiliers ne sait pas signer, mais appose sa marque…en forme de moule.

Marché, fait grosse, 23 septembre 1663

Par devant les notaires gardenottes du roy nostre sire au Chastelet de Paris furent présents en leurs personnes Noble homme Marc Poullet, sieur du Roché advocat au Parlement, demeurant au faulbourg Sainct-Anthoine dans la maison des Trois roys à la Raquette, paroisse Saincte-Marguerite d’une part, et Gaspard Gueslé et Louis Bégart, maistres tuilliers, demeurant audit faulbourg Sainct-Anthoine à la Croix Faubin, dite paroisse Saincte Marguerite, d’aultre, lesquelz ont volontairement fait et accordé le marché qui ensuit.

C’est à sçavoir que lesdits Gueslé et Bégart ont promis, se sont obligez respectivement l’un pour l’autre, un seul et pour le tout, d’entretenir, pendant cinq années entières et complettes à commencer au premier octobre prochain à finir à pareil jour, deux moules de toutes sortes de bons ouvriers qu’il convient pour fabriquer de la tuille du grand mousle dans la tuillerie des Trois roys proche la Raquette au faulbourg Sainct-Anthoine, et pour cet effet de tirer les terres propres à fabriquer de la tuille, faire et dresser les descombes es lieux qui leur seront indiquées, d’accommoder les places à mettre lesdites terres, les nettoyer de toutes sortes de pierres de chau, aultres immondices, en sorte que ladite tuille soit bonne et marchande et qu’il ne puisse y avoir aucun deffault à peine d’en respondre en leurs propres et privés noms, faire moultre, seicher lesdites terres à casser et faire charger dans les tombeaux, fendre générallement tout le bois, en fournir la tuille, la rendre cuitte, la deffourner et charger sur l’essieu, porter toutes sortes de déchets tant dans les places, halles, de fourneau, que pour la charger dans la charrette et generallement faire tout ce qui besoing est et sera pour faire de bonne tuille nette, loyalle et marchande, se fournir aussy de seilles, cordes, de puids, pelles de bois, mousles, palettes, auges, tableaux, rebatoueurs (sic), cuirs, cribles, manequins, paniners (sic), corbeilles et tous autres instrumens et oultits qui leur seront nécessaires en quelque sorte et manière que se soit, de porter la perte des faulses fournées qui manqueront à cuire ou aultrement.

Le tout moyennant le prix et somme de dix livres par millier de tuille, laquelle somme ledit sieur du Roché a promis et s’est obligé de leur donner, sçavoir lorsque lesdits Gueslé et Bégart tireront lesdites terres, de les payer sur le pied de dix-huit solz pour leurs journées chasque sepmaine, en déduction de ladite somme de dix livres par millier, et lors qu’ils fabriqueront et mouleront ladite tuille de les payer sur le pied de cent solz par millier, aussy en déduction de ladite somme de dix livres et lors qu’ils l’auront rendue cuitte en la manière susdite et comme ils s’y sont obligés et s’obligent par ces présentes ; ledit sieur de Roché acheure (sic) de leur payer autrement ladite somme de dix livres par millier suivant la quantité qu’il y en aura de cuitte par chasque fournée pourveu qu’ils soient en advance de fabrique de tuille considérable dans les halles, et en oultre ledit sieur du Roché leur fera charroyer lesdites terres après qu’elles seront tirées, et bien et deument cassées et seichées selon que le temps et la saison le permettra pour entretenir lesdits deux mousles et leur fournir le sable qu’il conviendra pour la fabriquation desdites tuilles seulement et pour que lesdits Gueslé et Bégart la rendent cuitte comme il est expliqué cy-dessus, ledit sieur du Roché leur fournira le bois qu’il conviendra pour faire cuire icelle tuille aussy tost qu’il y en aura de preste à cuire, à la charge comme dit est de fendre tout le bois.

A quoy faire et entretenir lesdites partyes se sont respectivement obligées sur l’obligation de tous leurs biens meubles et immeubles présents et advenir, mesme lesdits Gueslé et Bégart par emprisonnement de leurs personnes comme pour deniers royaux, et en oultre lesdits Gueslé et Bégart se sont encores obligés soubs les mesmes peines de ne point laisser manquer lesdits deux mousles de mouleurs et aultres ouvriers, ausquelz ils seront obligés de travailler continuellement aultant que le temps et la saison le permettra pendant le temps que ledit sieur du Roché leur indiquera, s’obligeant d’en respondre en leurs propres et privés noms et de porter la perte que pouroit encourir ledit sieur du Roché par chasque jour faulte de travailler auxdits moulouers (sic) à quoi ilz se sont volontairement soubmis tant pour en esgard que du contenu du présent acte, promettant etc, obligeant etc renonçant chacun en droit soy, fait et passé à Paris en estude de Huart, l’un des notaires soubzsignez, l’an mil six cens soixante-trois le vingtroisiesme jour de septembre avant midy, et ont signé fors ledit Gueslé qui a seulement mis sa marque.