Le Livre de vie active de l’Hôtel-Dieu de Paris, Archives de l’AP-HP

Présenté dans l’exposition le Gouvernement des Parisiens, à l’Hôtel de ville de Paris jusqu’au 22 juillet 2017, le Livre de vie active de l’Hôtel-Dieu de Paris, rédigé par Jehan Henry vers 1482-1483, est l’une des pépites que les archives de l’AP-HP (Assistance Publique-Hôpitaux Publics) ont prêtée et que l’on trouve numérisée en haute définition et en ligne.

Ecrit sur du vélin – peau de veau, la plus fine, la plus blanche -, relié de parchemin, c’est un manuscrit écrit en français en écriture dite gothique cursive, à savoir une écriture gothique, au tracé brisé, mais qui est écrite à la hâte et donc assouplie par la nécessité de cette écriture rapide. Pour ceux qui veulent s’initier à la paléographie, c’est idéal : on lit relativement bien et les abréviations sont restreintes à peu de choses près aux -m dédoublés et aux -n, notamment de syllabes en « -ment » et en « -ion ». Il est illustré d’enluminures parfois dorées, mais aussi de lettrines ouvragées, plus des inévitables rubriques – titres de chapitres – rouges avec leurs pieds-de-mouches bleus ou rouges faisant séparation entre les paragraphes. La comparaison entre le rendu de la numérisation et les images présentes sur le web permet de bien se rendre compte de la différence de pigments utilisés, notamment dans la gamme des bleus : le lapis-lazuli ressort très bien y compris à la numérisation, en revanche, l’azurite ressort plutôt grise, comme cela est particulièrement visible dans l’image avec les lits des malades ci-dessous.

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Capture d’écran de l’ouvrage numérisé, où l’on voit bien la différence entre le bleu de lapis-lazuli utilisé pour certaines courtepointes et habits de soeurs, et l’azurite grisonnante sur d’autres courtepointes.

L’ouvrage est exceptionnel par le témoignage qu’il constitue sur la vie de l’Hôtel-Dieu de Paris à la fin du XVe siècle, en raison de la personnalité de son auteur, Jehan Henry, décédé peu après la rédaction de cet ouvrage et surtout proviseur de l’établissement, c’est-à-dire en charge de l’autorité spirituelle du personnel et temporelle de l’Hôtel-Dieu ; de sa dédicataire, Perrenelle Hélène, sous-prieuse de l’établissement, religieuse de l’ordre des Augustines ; de la qualité de ses illustrations, enluminures dorées sur vélin ; de l’importance de l’Hôtel-Dieu à Paris dans un contexte politique, religieux et social particulier.

En effet, qui ne connaît pas l’Hôtel-Dieu près de Notre-Dame, sur l’île de la Cité ? Il s’agit du plus vieil hôpital de Paris, fondé au VIIe siècle par l’évêque, et placé sous l’autorité des chanoines de Paris – les chanoines contrairement aux moines ne se retirent pas dans la solitude ou un monastère et s’adonnent au travail manuel. On sait moins que les bâtiments ont été remaniés et déménagés à plusieurs reprises, d’abord au Sud du parvis de Notre-Dame et au XIXe siècle placés au Nord, là où on les connaît aujourd’hui.

On sait encore moins qu’à l’époque où Jehan Henry rédige son ouvrage, l’Hôtel-Dieu connaît une crise qui s’inscrit dans un profond renouveau religieux touchant toutes les congrégations et établissements ecclésiastiques – devotio moderna, crise d’autorité liée au relâchements des moeurs, des voeux religieux, etc., prémisses de la Réforme, etc. – mais aussi une crise économique conséquence entre autres de la Guerre de Cent Ans. On est alors sous le règne de Louis XI, peu après la révolte de la Praguerie, Paris souffre encore de ces évènements et n’a pas retrouvé son niveau démographique et économique antérieur à la guerre, le nombre de pauvres et de malades est d’autant plus important que celui des bienfaiteurs, pourvoyeurs de dons et soumis aux taxes dévolues à l’Hôtel-Dieu, est faible. En 1505 les chanoines vont abandonner la direction temporelle de l’établissement à un conseil réunissant les principaux personnages des institutions laïques de Paris (Cour des Comptes, Prévôt des marchands, Parlement, Cour des Aides), se réservant seulement la direction spirituelle et laissant aux soeurs Augustines les soins effectifs. L’intervention de l’État se fera plus forte au fur et à mesure de l’époque moderne, et au XVIIIe siècle, madame Necker y jouera un grand rôle.

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Capture d’écran de l’ouvrage numérisé. On y distingue bien les petites lettrines, les rubriques rouges en guise de titres de chapitres, et en zoomant, les pieds-de-mouche rouge dans le texte faisant séparation entre les paragraphes (en typographie aujourd’hui, le pied-de-mouche est ainsi ¶ )

A la fin du Moyen-Âge, l’Hôtel-Dieu de Paris, établissement de charité, accueille en effet jusqu’à 870 pauvres et malades – les deux termes sont équivalents à cette époque -, qu’il faut nourrir et soigner, ce à quoi s’adonnent les Augustines ou soeurs hospitalières, des chanoinesses – c’est le pendant féminin des chanoines – reconnaissables à leur voile noir. Elles sont placées sous l’autorité d’une prieure et d’une sous-prieuse, à qui Jehan Henry dédie cet ouvrage destinée à leur édification et à la réforme des moeurs que nécessite l’établissement. La Vie active, par opposition à la Vie contemplative qui caractérise les moines, fait référence aux oeuvres de miséricorde qui guident le personnel des hôtel-Dieu comme celui de Paris : nourrir les affamés, vêtir les nus, donner à boire aux assoiffés, assister les malades, accueillir les étrangers – Hostel de Dieu, Hospitalité de Dieu, Hôtel-Dieu -, visiter les prisonniers et ensevelir les morts. Plusieurs de ces tâches sont remplies par les Augustines, sont décrites sous forme allégoriques dans l’ouvrage de Jehan Henry et représentées dans les enluminures via le parcours d’une jeune femme entrant dans l’ordre des Augustines et respectant les vertus attendues (Virginité, Obéissance, Pauvreté, Sagesse, Prudence, Force, Justice, Tempérance). Par son propos et par son style, l’ouvrage s’inscrit pleinement dans la littérature de son époque. Les miniatures en revanche, fortement liées au texte, d’une main anonyme, renforcent la personnalisation du texte autour du personnel féminin de l’Hôtel-Dieu de Paris et de ses activités.

L’intérêt de ce livre est doublé quand on sait que sont conservés les comptes de l’Hôtel-Dieu pour cette période, que Christine Jéhanno a étudiés dans sa thèse « Sustenter les pauvres malades ».  Alimentation et approvisionnement à Paris à la fin du Moyen Âge : l’exemple de l’hôtel-Dieu de Paris (thèse de doctorat d’Histoire, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 2000, dactylographiée) et sur un plan codicologique – matérialité du document – dans « La série des comptes de l’hôtel-Dieu de Paris à la fin du Moyen Âge : aspects codicologiques », Comptabilités, 2, 2011, que l’on trouve en ligne avec de très belles pages de comptes illustrés, preuve d’un raffinement qui ne concernait pas seulement les ouvrages littéraires tels que le Livre de la Vie active.

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Lettrine historiée : compte de la prieure de 1435, p. 318. Tiré de l’article de Christine Jéhanno, « La série des comptes de l’hôtel-Dieu de Paris à la fin du Moyen Âge : aspects codicologiques », Comptabilités, 2, 2011.

Pour en savoir plus et avoir des transcriptions toutes faites en regard des images, Marcel Candille a réalisé une étude de ce livre, parue en 1964 (Paris, SPEI) et qui compte 67 pages.