L’allée du conseiller du roi au Plessis-Robinson (1685)

Archives nationales, Minutier Central, étude I, 183, marché du 17 décembre 1685 (transcription en fin d’article, avec formulaire en gris et mentions marginales en violet).

Pour faire écho à ma visite de l’exposition Jardins au Grand Palais, ce marché – encore un me direz-vous – est pour la réalisation par un groupe de jardiniers parisiens dits entrepreneurs à cette occasion, Jean Tessons, Alexandre Delaunay et Antoine Deslauriers, d’une allée dans le parc du château du Plessis-Picquet (aujourd’hui Le Plessis-Robinson, dans les Hauts-de-Seine), appartenant à François Sébastien de La Planche, et représenté par son « désignateur des plans et jardins », Jacques de Marne, qui nécessite le déplacement d’environ 120 toises cubes de terre – 216 mètres cubes – moyennant 640 livres – un bon ouvrier peut gagner jusqu’à une livre par jour de travail.

Notons le soin que François Sébastien de La Planche, descendant d’un tapissier des Gobelins, conseiller du roi et trésorier général des bâtiments, apporte au parc de ce château, qu’il a acheté en 1683 à Colbert et que criblé de dettes, il est obligé d’abandonner en 1695 et qui sera revendu à un certain Pierre de Montesquiou d’Artagnan, mousquetaire, maréchal de France, conseiller et inspirateur d’Alexandre Dumas. Cette nouvelle allée est destinée à aller de la porte de Sceaux à l’aqueduc qui se trouve sur les terres du château. Pour ce faire, le propriétaire a eu recours à Jacques de Marne, dessinateur de plans et jardins, décédé avant 1722 – un bail des Archives nationales le désigne alors comme architecte et inspecteur des ponts et chaussées de France, et marié à Anne Deslauriers, peut-être de la famille d’Antoine Deslauriers cité dans ce marché : la fonction dont il se prévaut illustre l’importance prise par la cartographie et l’ingénierie des jardins, très visible dans l’exposition Jardins au Grand Palais.

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Le château du Plessis-Picquet, renommé château Hachette, à la fin du XIXe ou début du XXe siècle avec ses remaniements. Tiré du site Delcampe.net

Les conditions sont excessivement classiques malgré la spécificité de la tâche minutieusement décrite : désoucher cette allée, en refaire la pente en la rehaussant au moyen de 216 mètres cubes de terre fouillée – une estimation dont on envisage une réalité moindre ou plus grande, avec une variation de prix en conséquence -, éventuellement mettre de côté les pierres pouvant servir à la construction trouvées lors de ces travaux, le tout toujours sous la direction de Jacques de Marne. Le dispositif du texte est introduit par « fait marché ». Notons qu’à la relecture des précisions marginales ont été rajoutées et validées par les signatures des parties. Le payement s’effectue en quatre fois, selon l’état d’avancement des travaux qui doivent durer presque deux mois et demi. En fin de tâche, il n’y aura pas de visite d’experts mais des mesures du terrain, afin d’ajuster le payement. Le dessinateur engage le contrat au nom de son client tandis que les 3 jardiniers, dits entrepreneurs, s’associent et sont solidaires les uns pour les autres dans le cas de ce chantier, ce qui est rappelé en début de contrat et en fin, dans les mentions généralement abrégées mais ici mises en toutes lettres pour l’occasion « obligeans chacun endroit soy ledit sieur de Marne audit nom et lesdits entrepreneurs solidairement comme desus ».

L’un des éléments particulier de cet acte, est le timbre imprimé en tête de l’acte, qui authentifie et donne une valeur exécutoire à l’acte. Il s’agit d’un timbre fiscal, instauré en 1674 par Louis XIV afin de financer ses guerres et qui va vainement entraîner contre lui la Révolte dite du Papier Timbré (ou des Bonnets Rouges) en Bretagne en 1675 : il survit encore aujourd’hui sous la forme du timbre fiscal nécessaire à l’obtention de papiers officiels comme le permis de conduire ou encore le passeport. Le montant est ici d’un sol par feuille de papier, pour tout ce qui est acte notarié destiné à l’enregistrement : le prix encadre un blason combinant les symboles royaux (fleur de lys, couronne) et la mention de la généralité de Paris dont dépend ici le notaire – le timbre fiscal relève de l’autorité de l’intendant des finances voire d’une ferme du timbre dans chaque généralité, ce qui en explique l’hétérogénéité des formes et/ou des prix jusqu’en 1791. Le « petit papier » fait référence au format de la feuille : cela correspond aujourd’hui au format dit B4, soit une feuille d’environ 25×35 cm. La somme sur les timbres se trouve dans l’ouvrage d’Alexandre Devaux, Papiers et parchemins timbrés de France, qui a été réédité et surtout complété et mis à jour par par Robert Geoffroy et Yves Morelle (SFPF, Paris, 2012).

Marché, 17 décembre 1685, fait grosse, petit papier, un sol la feuille

Furent présens Jean Tessons, jardinier demeurant à Paris, rue de la Chanverrie, parroisse Sainct-Eustache, Allexandre Delaunay aussy jardinier, demeurant rue des Brodeurs parroisse Sainct Sulpice et Antoine Deslauriers aussy jardinier demeurant rue de Sene, dite parroisse Sainct Sulpice, lesquels ont fait marché, promis et promettent solidairement l’un pour l’autre, un d’eulx seul pour le tout sans division ne discution et fidéiussion à quoy ils renoncent, à Maistre François Sébastien De la Planche, escuier, demeurant cloistre et parroisse Sainct Médéricq, absent, ce acceptant pour luy par Sieur Jacques Demarne, désignateur des plans et jardins, demeurant susdite rue des Brodeurs, pour ce présent, de fouiller une nouvelle allée de quatre toises de largeur dans le parc du chasteau du Plessis-Picquet appartenant audit sieur De la Planche vis-à-vis et en face du nouveau escallier qui est au bout de la grande terrasse dudit parc, arracher touttes les souches qui se trouverront dans toutte la longueur de ladite allée qui commance par un bout à la palissade de l’allée de la porte de Seaux et finit sur le bort du pré au-desus de l’aquayduc par où coullent les eaues qui tombent dans le vivier dudit parc.

Et après avoir arraché lesdites souches, iceux entrepreneurs s’obligent de dresser ladite allée de niveau suivant la pante des terres, en sorte que l’on n’y voye aucun fonds, dans ladite allée sur la haulteur de la futaye, s’obligent lesdits entrepreneurs obligez de fouiller et transporter cent vingt thoises cubes de terres qu’ils respanderont depuis ledit aquayduc et sur lequel ils en mettront trois pieds de haulteur, en remplissant tousiours le flage (?) de ladite allée en montant aultant que lesdites six vingt toises cubes de terres, en fourniront pour ce faire laquelle fouille de terre dans ladite allée sera de six toises de largeur affin qu’elles ne s’éboullent par dans ladite allée nouvelle à lesquelles terres seront par ailleurs dans ladite allée où il y aura de la réhausse et eslévation de pareille largeur de six toises. Et en cas qu’il se trouve des pierres dans ladite fouille propres à bastir lesdits entrepreneurs les mettront en tas à droit et à gauche des lieux où ils fouilleront, lesquelles terres qui seront ainsy transportées seront par eulx respandues fort proprement suivant les ordres que (sic) ledit sieur de Marne.

Laquelle fouille de six vingtz toises cubes de terre sera faite dans sa plus grande hauteur de huict pieds de bas, ausquels ouvrages lesdits entrepreneurs promettent solidairement comme desus de commancer à travailler dès demain dix-huit du présent mois de décembre, aux nombre d’ouvriers sufisans pour rendre le tout fait et parfait bien et deuement comme il apartient dans la fin du mois de février prochain, à peyne de tous despens, dommages et intérestz.

Ce marché ainsy fait moyennant la somme de six cents quarente livres que ledit sieur De Marne promet de faire payer ausdi entrepreneurs par ledit sieur De La Planche en quatre payemens, sçavoir le premier de la somme de cent cinquante livres lors qu’ils auront arraché soixante-dix toises de souches dans ladite allée et dressé icelles soixante-dix toises, le second pareil à cent cinquante livres après qu’ils auront pareillement fait soixante-dix toises de ladite allée, le troisième semblablement de cent cinquante livres lors qu’ils auront arraché et dressé ladite allée à l’endroit où finira ladite fouille desdites terres et à l’esgard du dernier payement à quoy qu’il puisse monter il sera fait auldits entrepreneurs sy tost que lesdits ouvrages seront faits et toisez et receus aussy à peyne (sic) .

Et en cas que par la suitte de ladite fouille il se trouve plus ou moins que ladite quantité de six vingtz toises cubes de terre, elle sera diminuée ou augmentée ausdits entrepreneurs à raison de quarente sols pour chacune toise cube de ladite fouille de terre.

Car ainsy a esté accordé entre lesdites parties et pour l’exécution des présentes, lesdites parties ont esleu leurs domiciles irrévocables et maisons où elles sont demeurantes sus déclarées ausquels lieux nonobstans. Promettant, obligeans chacun endroit soy ledit sieur de Marne audit nom et lesdits entrepreneurs solidairement comme desus, renonçans, fait et passé à paris es estudes, le dix-septiesme décembre MVI quatre-vingtz-cinq, avant midy et ledit Tesson a déclaré ne sçavoir escrire ny signer et les autres ont signé.

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