Le spécialiste des renoncules et des lys : un inventaire après-décès de fleuriste en 1669.

L’exposition Jardins au Grand Palais m’a donné envie de partager avec vous les « marchandises » trouvées dans l’inventaire après décès d’un fleuriste parisien du nom de Simon Grou, mort en 1669 à son domicile de Saint-Germain-des-Prés grande rue du Bac et qui possède un jardin dont les plantes, principalement de la famille des renoncules, ont été inventoriées par des experts parisiens.

C’est l’occasion de commencer à parler de l’inventaire après décès, l’un des actes les plus intéressants pour l’historien du social, mais aussi des difficultés que peut rencontrer l’historien face à un vocabulaire très spécifique.

L’inventaire après décès est comme son nom l’indique, l’inventaire des biens (la « description » comme le commente le texte) qui appartenaient à une communauté familiale dissolue par la mort de l’un de ses membres adultes ou émancipés – il existe également l’inventaire après séparation : ces biens sont destinés à être vendus aux enchères, l’objectif est d’en estimer le prix, non d’en décrire toutes les caractéristiques, afin que les héritiers acceptent ou refusent l’héritage. Cet acte est d’une longueur variable selon la richesse de la communauté : de très lacunaire pour un ménage grevé de dettes à plusieurs centaines de pages pour une très riche famille, c’est l’occasion d’entrer dans l’intimité d’un couple, avec ou sans enfants, où sont généralement détaillés les biens selon leur emplacement – la description des intérieurs un peu développés se fait méthodiquement pièce après pièce – et la typologie des biens – habits, linge, orfèvrerie, tableaux, papiers et titres, marchandises, dettes actives, dettes passives – en combinant les deux approches. Ici, j’ai choisi de passer sous silence quelques pages de l’inventaire consacrées aux biens quotidiens pour vous présenter ce qui fait la particularité de cet inventaire à mes yeux, la description du jardin appartenant à cette maison et qui représente les « marchandises » de Simon Grou, maître fleuriste à Paris, à une époque où Paris comptait encore de nombreux espaces verts et jardins qui étaient à la fois des sources alimentaires mais aussi de loisir pour les Parisiens.

Chaque inventaire est introduit par un long paragraphe revenant sur les circonstances de sa réalisation et à l’organisation spécifique : il se distingue des autres actes notariés par la date mise en début d’acte et non par la formule « Fut présent en sa personne »; vient ensuite la mention de la qualité des demandeurs/demanderesses, généralement veuf ou veuve, parfois subrogé tuteur d’enfants mineurs orphelins, quelquefois enfants eux-mêmes avec mention de leurs domiciles, gendres, amis, etc ; la profession du défunt/défunte est évoquée dès le début de ce texte, et parfois la date et le lieu de sa mort (l’inventaire peut-être réalisé des années après le décès) ; la mention des héritiers, surtout en cas d’enfants mineurs dont les âges relatifs sont indiqués ; le formulaire insiste sur le descriptif qui va être fait des biens, sur la typologie des biens eux-mêmes, en présence des notaires et d’un sergent priseur de biens, mais aussi d’experts pour certains biens – les biens professionnels, l’orfèvrerie, les chevaux -, et sur le serment fait par ceux qui présentent les biens, le survivant du couple ou plus généralement le demandeur, aidé ou non d’un domestique ou apprenti, qui s’engage à ne rien avoir caché, ni soustrait à l’héritage, sous peine d’amende.

Dans le corps de l’inventaire, selon la longueur et dans un souci d’organisation et de clarté, le priseur et le rédacteur peuvent opter pour l’indication de catégories, soit topographique, soit typologique, avec des marchandises prisées en début ou en toute fin d’inventaire (c’est le cas ici avec le jardin en fin d’inventaire), des titres et papiers en fin d’inventaire, comme les dettes actives et passives, de l’orfèvrerie et des bijoux juste avant les papiers. S’il existe une résidence secondaire, sa prisée intervient après le domicile principal. Dans le corps de l’inventaire, chaque élément peut être prisé séparément ou par lots, selon sa valeur (on remarquera qu’à Paris, les biens en dessous d’une certaine valeur ne sont pas prisés, d’où l’absence de chaussures généralement, à cause de leur état d’usure avancée qui obère cette valeur) : ils sont introduits par un « item », et se concluent sur un « prisé à la somme de [valeur en sols ou livres, en écus parfois] », ces chiffres étant romains. Il peut s’effectuer selon sa longueur sur plusieurs journées, avec mention des pauses dans la prisée.

L’inventaire après décès est donc une source inestimable concernant la profession du défunt ou du survivant, avec prisée des marchandises, des outils, description des lieux de travail, des dettes ; à propos de sa réussite ou non avec le volume et la qualité de ses biens mobiliers et immobiliers ; sur sa famille avec les informations sur ses enfants, son entourage, sur les papiers concernant sa vie privée résumés dans le chapitre des « papiers et titres » où est souvent indiquée l’expédition du contrat de mariage avec les clauses relatives au versement de la dot, au douaire de la femme et au préciput, ces deux derniers éléments jouant au moment de l’inventaire – le douaire est une portion de biens prévue par le mari dès le mariage pour sa femme lui survivant, celle-ci devenant la première créancière de la succession, avant ses propres enfants ; le préciput, qui existe encore de nos jours dans notre droit civil, est la faculté pour le survivant de prélever une somme d’argent ou son équivalent en biens sur la succession commune, avant la prisée des objets.

L’historien doit cependant garder en tête les travers de cet acte : seuls les biens d’une certaine valeur sont prisés, seuls les biens communs sont prisés, les biens propres ne le sont aucunement ; l’objectif des individus est la valeur des objets, non le descriptif précis des éléments, ce qui explique ces descriptions somme toute stéréotypées, y compris pour les tableaux dont l’artiste est rarement mentionné ; la prisée serait susceptible d’être un peu gonflée, afin de favoriser les revenus des enchères.

L’inventaire de Simon Grou est peu épais (environ 6-8 pages), avec une introduction qui ne se distingue que par la mention floue concernant ses enfants mineurs (dont on ignore le nombre, les sexes, les âges, les prénoms) et par celle de la garde bourgeoise accordée à la mère et à son tuteur subrogé, présent lors de la rédaction de l’inventaire et collègue du défunt. Ses possessions professionnelles se résument en fleurs et plantes présentes dans son jardin, pour la plupart de la famille des renoncules et des lys, avec mentions des différentes espèces, pour la prisée desquelles deux de ses collègues ont été appelés en renfort par le sergent priseur habituel. Notons l’absence de prisée d’outils et de semences, il a seulement des plantes en terre et en pots ou en caisse.

Avec cet exemple, on peut également se rendre compte de la difficulté pour l’historien contemporain de comprendre un vocabulaire technique ancien : si certaines fleurs nous sont familières (chèvrefeuille, anémones, pivoines, rosiers, lilas, etc), d’autres sont des espèces méconnues (« ourlate de colosse », c’est une orlate, sorte d’anémone, dont le botaniste Pitton de Tournefort ne cite que la version romaine ou de Flandres, pas la colosse), d’autres restent des mystères complets, sous réserve d’une transcription exacte : armoifroidit? quilpetit? Jubeline brémal bleue – la jubeline c’est une variété de tomate… -? (vos suggestions sont les très bienvenues !!). Simon Grou semble avoir privilégié les fleurs de la famille des renoncules, écrites « regnanculles » (anémones de différentes sortes, orlates, renoncules elles-mêmes) et de la famille des lys (narcisses, dont des narcisses de Constantinople, aujourd’hui dits narcisses tazettes, des couronnes impériales ou fritillaires, jacinthes orientales). Il propose également des rosiers, des oeillets, des marronniers, des alteas, des iris, des lauriers, des orangers, des cerisiers, des pivoines, des cyprès et les tulipes qui ont été l’objet de spéculations en Hollande notamment, dans le cadre d’une tulipomanie.

Inventaire

L’an mil six cens soixante-neuf, le unziesme avril du mattin, à la requeste de Magdelaine Jollivet, vefve de deffunct Simon Grou, vivant marchand fleuriste à Paris, demeurante à Sainct-Germain-des-Prez-lez-Paris, grande rue du bac, parroisse Sainct-Sulpice, tant en son nom à cause de la communaulté de biens qui a esté entr’elle et ledit deffunct son mary que comme mère et tutrice des enfants mineurs dudit deffunct et d’elle. En la présence de Claude Neveau, aussy marchand fleuriste à Paris, demeurant audit Sainct-Germain-des-Prez-lez-Paris, grande rue du bac, susdite parroisse, subrogé tuteur desdits mineurs esleu en justice conjointement avec ladite vefve Grou, par sentense renduë au Chastellet de Paris le neufiesme du présent mois et an, lesdits mineurs habilles à eux dire et porter héritiers dudit deffunct leur père. A la conservation des droicts des parties esdits noms et qualitez et de qu’il appartiendra, par les notaires gardenotes du roy nostre sire en son chastellet de Paris, soussignez, a esté fait inventaire et description de tous et chacuns les biens meubles, ustancilles d’hostel, lettres, tiltres, papiers, enseignemens, et autres effects demeurez après le décedz dudit deffunct Simon Grou et qui communs estoient entre luy et ladite vefve trouvez es lieux cy après declarez, montrez et représentez par ladite vefve Jollivet que par Elizabeth Cambrière sa servante domestique après serment par elle fait es mains desdits notaires qu’elle n’en a caché, destourné ny latité aucuns et promis n’en divertir sur les peines de droit en tel cas introduites et à elle donnez à entendre, lesdits biens […]

Dans le jardin s’est trouvé les fleurs et plantes qui ensuivent prisée par ledit Besnard, conjointement avec Pierre Sauveux et Louis Auriant, maistres jardiniers pris et appellez pour cet effect qui les ont aussy prisez en leurs conscience ainsy qu’il ensuit.

Item une planche de fleurs ap l’ache [sic] d’anémone prisée 50 livres.

item une planche de fleurs de cramoisy incarnadin de caulombine, armafroidit et quilpetit le tout prisé 12 livres.

Item deux planches d’anémone prisée 100 sols.

Item une planche de plusieurs espèce de fleurs, sçavoir anémone des cinq coulleurs, armafroidit régale, amarante sanguine, ourlate de colosse prisé le tout 40 livres.

Item une autre planche de fleurs de regnanculle simple, boisevelle panachée cramoisy avecq quelque anemone et planche le tout prisé la sonne (sic) de 20 livres.

Item une planche de fleurs de grise de Rome amarante plusche meslée anémone lierrée, un bout d’orlatte et deux rangée d’arnauville prisé le tout ensemble 20 livres.

Item une rangée de rosiers muscas et dix maronniers, cinquante pots d’oeilletz double prisé ensemble 10 livres.

Item une culture tout du long du jardin garnie d’environ de la quantitté de quatorze cens de jacintes oriantal et juboline bremal bleue prisé ensemble la sonne (sic) de 42 livres.

Item deux planches de narsice de grene de Constantinople à un bout desquelles il y a quelques couronne d’impérialle le tout prisé 30 livres.

Item trois planches de fleurs, sçavoir une d’anémone de grene en fleur, un bout de semeuse, une planche de caieux de tulipe prisé le tout ensemble 18 livres.

Item un cent de jacinte tubéreuse en pot prissée et estimée 20 livres.

Item dix maronniers et dix chèvrefeuille le tout prisé 4 livres.

Item cinq planches tant lilas alteas sur texte seruriacal (???) chèvrefeuil filaria et ciprez le tout prisé 20 livres.

Item deux planches d’anémone simple prisée 100 sols.

Item trois planches de pied de tulipe prisé la somme de 12 livres.

Item deux planches de jacintes narcise et crocus prisé 6 livres.

Item un cent d’oeilletz en potz prisez 15 livres.

Item trois planches, une costière de jeune filaria replanté avec des pruniers verts et quelque piedz de lilas en potz et les bouts d’iris le tout prisé ensemble 20 livres.

Item soixante piedz d’arbre en quesse et en pots tant lilas que chèvrefeuille, loriers, rossiers, filaria, panacher, lilas des Perses et un orange prisé le tout ensemble 54 livres.

Une petitte planche de regnanculle pivoisne cramoisy et jaulne prisé 15 livres.

Item deux planches, sçavoir l’une de ciprez et l’aultre de serringat avecq quelque roziers prisé 24 livres.

Item et deux planches, l’une de costier remplyes de petites piedz de fillaria et l’aultre de piedz de lilas, loriers, serriziers et vigne vierge le tout prisé 15 livres.