Petit théâtre de cire à la foire de Caen en 1687

Archives nationales, Minutier central, étude 1, 185, société du 10 mars 1687 (transcription en fin d’article, formulaire en gris).

Comment amuser les gens à une foire commerciale sous l’Ancien Régime tout en obtenant une rémunération? On peut chanter, danser, « bateler », mais on peut aussi proposer de petits tableaux de personnages en cire, véritables théâtres miniatures.

C’est ce qu’envisagent de faire Georges Lignon et François Le Rat, deux marchands bourgeois de la ville de Paris, dans le cadre de cette association. Il s’agit de montrer un « festin » avec des « figures de cire » dans le cadre de la foire de Caen en Normandie, qui se tient pendant deux semaines à partir du premier dimanche après Pâques (soit en 1687 du 6 au 20 avril). Les figures sont du ressort de Georges Lignon, les frais de transport aller-retour de Paris à Caen partagés entre les deux hommes, comme les frais de nourritures, de loyers et d’ouvriers, et comme aussi le gain qui sera partagé 50/50 chaque soir. François Le Rat est plus particulièrement chargé de faire la publicité du spectacle.

Cet acte d’association, dit aussi de société, est un acte courant dans les archives notariales à partir de la seconde moitié du XVIIe siècle. Il consiste en la formulation juridique d’une association entre deux ou plusieurs personnes nommées au contrat et aux rôles et apports bien définis, pour un objectif généralement commercial et un temps donné.  Le contrat ici est tout ce qu’il y a de plus typique puisqu’on y trouve toutes les informations attendues : les acteurs, leur rôle dans l’association, le temps de l’association, la mention d’un partage des gains et pertes par moitié entr’eux, ainsi que les conditions de dissolution avant terme. Plus particulièrement, les termes et les rôles des deux associés permettent de ranger cette société dans le cadre des sociétés dites collectives, et non commandites (l’un apporte de l’argent, l’autre son art) ni anonymes. Savary, dans son Parfait négociant, à partir de la page 183, fait la distinction entre chaque type et soulage les rédacteurs de tels actes en leur proposant des formulaires : en les comparant avec ce qu’on a ici, on se rend compte de la modestie de la société des figures de cire (qui ne porte d’ailleurs pas de nom spécifique) et de l’inflation des clauses au fur et à mesure de l’Ancien régime (notamment car Savary s’intéresse plus particulièrement aux grandes compagnies, telles que les compagnies des Indes et des manufactures).

Notons en fin d’acte, en bas à gauche, une mention de prix : l’acte leur a coûté au moins 15 sols, et notons aussi le timbre en tête d’acte, dont nous avons parlé ici.

Sur les deux associés en question, j’ai trouvé peu de renseignements : « marchand bourgeois de Paris » est un titre usuel, qui sous-entend leur réussite dans le cadre de la société parisienne, mais qui peut renvoyer à chacun des métiers exercés à l’époque. François Le Rat est peut-être le même que celui qui meurt en 1693, là encore désigné comme « marchand » et dont le fils, prénommé de même, est qualifié de marchand joaillier (Archives Nationales, Y, 5310, clôture d’inventaire du 14 juillet 1693).

Sur les théâtres de figures de cire, peu de choses existent également : le matériau en lui-même et son utilisation quotidienne n’ont pas permis la conservation de figurines aussi anciennes. La plupart des mentions sont du XVIIIe siècle et concernent des animations parisiennes, décrites dans les almanachs et guides de Paris : il peut s’agir de petits théâtres mais aussi de poupées grandeur nature, représentant des épisodes bibliques ou le spectacle des nations étrangères, dans toute l’exubérance de leurs costumes. A la même époque que nos associés, un certain François Letellier aurait été maître à danser, montreur de figures de cire et joueur de marionnettes aux foires parisiennes. L’almanach forain de 1775 cite le cas  de Kirkener qui expose à la foire Saint-Germain de 1774 des poupées grandeur nature habillées, représentant des Français, des Allemands, des Turcs, des personnages communs mais aussi des personnalités comme l’impératrice de Russie, Maurice de Saxe le maréchal, Voltaire, etc…et qui faisait payer leur accès selon trois tarifs (24 sols au premier rang, 12 sols au 2e rang, 6 sols au 3e rang) tandis que le Chroniqueur désoeuvré indique l’existence du Cabinet des grand voleurs de Clément Lorin sur le boulevard en 1774, dans lequel il expose en cire les plus célèbres criminels de l’époque. Le plus célèbre théâtre de figurines de cire n’est cependant pas destiné à être montrée dans une foire : il s’agit de la « chambre sublime » offerte en 1675 au duc du Maine, fils de Louis XIV et de Madame de Montespan, par sa tante, Mme de Thianges, et qui représentait le panthéon littéraire de l’époque en pleine action (La Rochefoucault, Boileau, Racine, Bossuet, La Fontaine, Madame de La Fayette, plus le petit duc et Madame de Maintenon, mais pas Molière). Elle est mentionnée dans la correspondance de Bussy-Rabutin (lettre du 12 janvier 1675).

L’histoire des foires à Caen remonte à la fin du Moyen Âge. En 1470 Louis XI accorde trois foires franches à la ville lors de son voyage dans la région, afin de concurrencer Anvers, sous domination bourguignonne et ennemie. Ces foires tombent en désuétude, sont transférées à Rouen et il faut attendre Henri IV pour qu’une seule soit recréée, sa date étant plusieurs fois modifiée. A l’époque de cette association, elle se tient pendant deux semaines à partir du premier dimanche suivant Pâques (ou jeudi suivant Pâques selon les textes) et malgré la concurrence des foires de Guibray et de Falaise, semble devoir attirer suffisamment de monde pour qu’un spectacle venu de Paris y soit rentable (à moins que l’un des associés y participe également pour d’autres marchandises). Malgré les bombardements de 1944, les archives de la ville de Caen conservent un grand ensemble relatif à cette foire qu’elles ont déposé aux Archives départementales du Calvados (AD du Calvados, 615 Edt 473-479).

societté 10e mars 1687 petit papier, un sol la feuille

Furent présens Georges Lignon, marchand bourgeois de Paris, y demeurant rue la Mortellerye, parroisse Sainct-Gervais d’une part et François Le Rat, aussy marchand bourgeois de Paris, y demeurant cimetière Sainct-Jean, susdite parroisse Sainct-Gervais d’autre, lesquelz se sont associez et associent ensemble de ce jourd’huy jusques et pendant le temps que durera la foire de la ville de Caen en Normandye, pour montrer au publicq des figures en cire représentant un festin. A l’effet de quoy le sieur Lignon sera tenu de fournir toutes les figures de cires qu’il conviendra et le festin pour voiturer lesqueles à ladite foire de Caen et les raporter d’icelle en cette ville de Paris, ils prendront à frais communs les voitures qu’il sera pour ce nécessaire.

Pour le guain provenans de ladite montre estre partagez entr’eux chacun par moityé à la charge par ledit Le Rat d’appeller et faire venir le monde duquel il recepvra tous les droicts et guain qui seront pour ce payez et seront partagez tous les soirs entr’eux suivant le compte qu’il rendra audit Lignon, plus les loyers de ce qu’ils occuperont et les nouritures tant d’eux que des gens qu’ils auront besoin, seront pris sur la masse de la présente société de ce qui reviendra dudit guain.

Comm’aussy s’il arrivoit quelques perte à ladite montre de figures et festin elle sera supportée chacun par moityé sans que l’un d’eux puisse en attribuer la faute à l’aultre. Et en cas que l’un desdits associez voulust se désister et despartir de la présente société, il sera tenu de donner à l’autre la somme de cent livres pour le desdommager et luy tenir lieu de la perte qu’il en pouroit souffrir, et pour l’exécution des présentes et despendances, ils ont eslu et eslizent leurs domicilles es maisons où ils sont demeurants sus désignées auquels lieux nonobstant, promettant, obligeant chacun endroit soy, renonçant, fait et passé à Paris es estude l’an MVIc quatre-vingtz-sept le dixiesme jour de mars avant midy et ont signez.

R 15 sols