Marché de calèche (1660)

Archives nationales, Minutier central, étude VIII, 692, marché du 20 octobre 1660 (transcription en suite, formulaire en gris).

Avec un peu de retard par rapport à la traditionnelle archive du lundi, on est ici dans un marché par lequel Toussaint Bréau, maître sellier lormier à Paris qui s’intitule aussi carrossier, s’engage à réaliser une calèche à brancards et à impériale, aux armes de son client, Claude Brulard, seigneur de la Tour, et dont le décor est minutieusement décrit, moyennant 1650 livres tournois (une véritable fortune) et un mois de travail.

L’histoire des transports à Paris, et en particulier des véhicules divers, n’a pas vraiment été renouvelée depuis le XIXe siècle. Les récits des contemporains et les archives témoignent de la profusion de carrosses dans la capitale dès le XVIIe siècle, époque à laquelle il se diffuse largement dans la haute société.

Claude Brulart de Genlis, seigneur de la Tour, décédé en 1673, fait partie de cette haute noblesse : descendant des Chabot (dont un amiral au XVIe siècle) et d’un secrétaire d’Etat aux affaires étrangères sous Charles IX et Henri III, son père Florimond Brulart de Genlis est marquis de Genlis, son frère Charles archevêque d’Embrun, son petit-fils est François IV d’Harcourt, maréchal de France. La calèche qu’il commande porte ses armes, qui sont proches de celles d’une autre branche de la famille, décrites ainsi « De gueules, à la bande d’or, chargée d’une traînée de sable, accompagnée de cinq barillets du même ».

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Blason des Brulart de Crosne. Source : wikipedia

La calèche est une déclinaison du carrosse : elle est découverte, mais comporte ici un dôme, qualifié d’impériale, qui protège les deux places au fond de la voiture (« à deux fonds »). Les brancards sont la partie de la calèche à laquelle on attache le cheval, force motrice du véhicule. C’est un véhicule assez luxueux, comme en attestent les matériaux utilisés : du velours à fonds de satin d’une valeur de 23-24 livres l’aune – environ 120 centimètres ; des franges, mollets de soie couleur cramoisie, des perles, du damas de Gênes, du serge, et du « Roussy », qui semble être un drap commun de la région de Perpignan et qui tirerait son nom du propriétaire d’une de ces manufactures de draps catalans. Notons que là encore, comme dans le cas du marché pour un billard, on prend modèle sur celui d’un voisin.

Le marché en lui-même est assez classique : le dispositif est introduit par « a faict marché, promis et promet », chaque précision est introduite par un « item » ou un « plus », le prix est en fin de contrat. Il n’y a aucune condition spécifique par rapport à l’artisan, mis à part la visite d’experts afin de vérifier la qualité de la réalisation et le délai de livraison (fabrication et livraison en un mois). Notons qu’à la relecture des précisions ont été rajoutées en marge, et authentifiées par la signature des parties (ces rajouts marginaux ont été mis en violet clair), ce qui est une pratique courante. Notons aussi que l’acte a été réalisé chez le seigneur, et non en l’étude notariale, signe du prestige social de Claude Brulart.

Pour en savoir plus sur les calèches, même si aucune ne semble remonter au XVIIe siècle, deux musées : la galerie des carrosses à Versailles, le musée national de la voiture et du tourisme à Compiègne.

Marché, fait grosse

20 octobre 1660

Fut présent en sa personne Toussainct Breau, Maistre sellier lormier carossier à Paris, demeurant rue du Four, fauxbourg Sainct-Germain, lequel a faict marché, promis et promet à Messire Claude Brulard, seigneur de la Tour de Genlis, demeurant audit Sainct-Germain-des-Prez, susdite rue et parroisse, à ce présent et acceptant de faire pour ledit seigneur une calesche à deux fonds de pareille longueur et largeur que celle faicte pour Monsieur de Saucourt, laquelle calesche sera à brancardz, cintres de bon bois neuf et sec, ferré d’une bonne ferrure neuve avec les quatre chevilles des bottes dorez avec les pitons.

Item ladite calesche sera garnie d’un bon velours fonds de satin de valeur de vingt-trois à vingt-quatre livres l’aulne, et toutes les franges et molletz de soye retorse cramoisy, avec deux grandz rideaux de damas de Gennes et deux grands rideaux de serge à deux envers avec les couvertures des coussins de damas de Gennes et de pareille serge à deux envers, avec trois petitz reinurs (?) auxdites portières de damas, de serge et de Roussy, et le tout rouge cramoisy.

Item l’impériale en-dedans sera garnye à deux rangs de petit clou à perles avec une plaque où les armes dudit seigneur seront en relief et bien dorées, le hault de l’impériale en dehors sera garny d’un gros clou à perles, et au bas de la goutière sera appliqué un rang de mordant aussy de perles avec dix-huict plaques à la goutière, sçavoir huit aux quatre coins, et dix au milieu de ladite goutière.

Item ladite calesche sera couverte d’un bon cuir neuf sujet à visite, doublé d’une bonne serge drapée et aux quatre custodes et aux deux boutz il sera apliqué douze douzaines de boutonnières sur du cuir qui seront attachées de huict-vingtz éguilettes de fleurs rouge cramoisy, avec la chaisne de fleurs de mesme.

Plus il sera fourny vingt-cordons garnis de quarante glandz qui serviront à retrousser les cuirs, les cordons de fleurs pareils aux éguillettes et à glandz de soye, le tout cramoisy.

Item aux deux grands panneaux de ladite calesche il sera appliqué les armes dudit seigneur en relief, et aux quatre petitz costez les barilletz par bandes en confusion en relief, et aux quatre mouton et à l’entretoise qui seront tournez à colonnes, il sera traillé de barilletz en relief et le tout peint et blasonné, avec l’extrémité des ferrures dorée et le reste bronzé.

Item le corps de ladite calesche sera monté sur un bon train neuf, ferré d’une bonne ferrure neuve, souspendu de quatre soupentes neuves bordées avec les quatre grandes boucles dorées d’or de peintre.

Plus deux harnois garnis de vingt-quatre plaques dorées sur lesquelles seront appliquées les armes dudit seigneur en relief avec la grosse ferrure dorée et toutes les boucles nécessaires et au surplus lesdits harnois seront garnis de boutonnières en la manière accoustumée.

Plus sera mis quatre pommes dorées aux quatre coins de l’ympériale, et quatre plaques aux quatre boutz d’apuy où les armes dudit seigneur seront en relief, et ce que dessus doré à deux couches et les coussins seront remplis d’une bonne plume neuve, entayées d’une bonne peau blanche et le tout bon, loyal et marchand, sujet à visitte.

A commencé à y travailler au vingt-sixiesme du présent mois, pour estre rendu parfaict au vingt-huitiesme novembre prochain venant. Ce marché fait moyennant la somme de seize cent cinquante livres tournois sur laquelle somme ledit Bréaut confesse avoir reçu dudit seigneur de Genlis la somme de quatre cens livres tournois dont quittance audit et les douze cens cinquante livres restant ledit seigneur promet les bailler et payer audit Bréaut en luy livrant ladite calesche. Car ainsy, promettant chacun en droict soy, obligeant, renonçant. Faict et passé en l’hostel dudit seigneur l’an mil (VIc) soixante le vingtiesme jour d’octobre après midy et ont signé la présente.