De nouveaux justaucorps pour des gendarmes écossais (1664)

 

 

Archives nationales, Minutier central, étude VIII, 708, marché du 23 octobre 1664 (transcription en fin d’article, formulaire en gris, mentions marginales en violet)

Encore du retard pour l’article de la semaine. Et encore un marché, passé entre le maître tailleur d’habits à Paris Jean Boudot, et Jean Sénéchal, guidon et représentant de Charles d’Alloue, seigneur des Adjots, capitaine sous-lieutenant de la compagnie de gendarmes écossais, pour la confection de cinquante justaucorps pour les gendarmes, dont vingt en drap de Meusnier et trente en drap de Berry, tous écarlates, avec des galons d’argent et d’or derrière, les boutons assortis et les bordures de même, moyennant un travail de trois mois et cent cinquante livres pièce pour les premiers justaucorps, cent vingt-huit pour les seconds, soit un total de 6 840 livres, payées une partie en avance, et sinon par fraction selon les versements de salaires des gendarmes.

Le marché est passé du côté du client par son représentant : il est logé temporairement à Paris, où il est obligé d’élire son domicile en cas de procédure judiciaire. Jean Sénéchal, en plus d’être commandant pour le roi de la ville de Chauny, dans l’Aisne (je remercie Christian Aubrée pour avoir trouvé la bonne transcription de la ville), où il réside d’habitude, est guidon dans la compagnie des gendarmes écossais, soit l’équivalent de sous-lieutenant dans cette compagnie prestigieuse, instaurée en 1422 et faisant partie de la Grande gendarmerie. Comme dans le marché pour la calèche de 1663 et le marché de broderie pour un garde du roi de 1664, on retrouve la mention d’une expertise par « des gens cognoissant », des délais de fabrication et les formules usuelles en fin de contrat (promettant…, obligeant chacun en droict soy, renonçant…). Notons la mention finale du gendarme assistant au contrat, simple témoin mais qui doit signer.

Les acteurs sont assez obscurs, tant le tailleur que le gendarme témoin du contrat. Seul le sous-lieutenant a laissé un peu plus d’informations : il s’agit de Charles III d’Alloue, seigneur des Adjots – à la limite entre les Deux-Sèvres et la Vienne actuels – et bientôt dit marquis, fils d’un gentilhomme de la maison du roi, qui achète en 1667 plusieurs terres aux Rochechouart et au moment de sa mort en 1669 est capitaine général des chasses en Poitou, Saintonge et Angoumois. Il meurt sans postérité. Grâce à la lecture de Christian Aubrée, nous pouvons également savoir que Jean Sénéchal, le guidon et commandant de Chauny, avait une dévotion particulière pour Notre-Dame de Liesse, à qui il fait don d’une image d’argent en 1666 (il est alors décrit comme enseigne de la compagnie).

Le justaucorps, comme son nom l’indique, se caractérise par son effet « juste au corps » au niveau de la taille de ce vêtement masculin, qui comporte des manches assez larges et s’évase vers le bas. C’est une pièce d’habits d’abord militaire, qui permet de différencier les compagnies et régiments, et qui se démocratise à partir des années 1670. La commande est ici explicitement pour des militaires et ses motifs et formes sont précisément arrêtés entre les parties. Un premier justaucorps a été réalisé préalablement à ce marché, validé il sert de modèle aux suivants. Les galons et boutons sont identiques pour chacun des gendarmes, seule la qualité du drap diffère entre les deux types de justaucorps que Jean Boudot doit réaliser : pour les plus prestigieux et chers, le drap utilisé doit être de Meunier – une sorte de drap de Berry très fin, dont le nom viendrait de son producteur, un certain Meunier – et la doublure de serge de Londres, et pour les autres, de moindre qualité, du simple drap de Berry et de la serge de seigneur – une serge très fine utilisée par les ecclésiastiques et les gens de robe en été selon Savary des Bruslons. On ignore selon quels critères certains gendarmes ont la première version, d’autres la seconde (la noblesse, la richesse?). Les matières premières semblent être fournies par le tailleur lui-même. Notons que l’or est de dit de Milan, et l’argent de Paris, comme dans le marché de broderie de 1664.

Gendarmes_écossais_1764
Aperçu de l’uniforme des gendarmes écossais en 1764 (source : Wikipédia). Le justaucorps est donc la pièce principale de l’habit militaire.

L’information la plus intéressante, selon moi, est la mention des payements, qui sont prévus pour s’adapter aux plannings de versement des salaires des gendarmes, soit mensuellement, soit bi-mensuellement. Ce qui implique aussi apparemment que les gendarmes financent eux-mêmes leurs justaucorps…à cent vingt-huit livres le justaucorps au bas mot (il faut y ajouter le reste de l’équipement), l’intégration dans le corps n’est vraiment pas à la portée financière de tout le monde…

 

Marché, 23 octobre 1664

Fut présent en sa personne Jean Boudot, maistre tailleur d’habitz à Paris, y demeurant rue des Petits-Champs, parroisse Sainct-Eustache, lequel a vollontairement promis et promet à Maistre Jean Sénéchal, guidon des gendarmes escossois du Roy, et commandant pour sa majesté en la ville de Chamy, estant de présent à Paris, logé rue Champfleury, tant pour luy que pour Maistre Charles d’Aloüe, marquis des Ajaux, capitaine soubz-lieutenant desdits gendarmes escossois, de faire et parfaire bien et deuement, comme il appartient au dire de gens cognoissans, la quantité de cinquante justaucorps pour servir ausdits sieurs gendarmes escossois y comparier les deux justaucorps pour les trompettes.

Sçavoir vingt du meilleur drap de Meusnier escarlatte, à raison de vingt-cinq livres l’aulne, et pour doublure de la meilleure serge de Londre escarlatte et les trente autres justaucorps du meilleur drap de Berry passé fin de pareille couleur escalatte à raison de quinze livres l’aulne aussy doublés d’une serge façon de seigneur pareillement d’escarlatte.

Et sur chacun desdits justaucorps sera applicqué un gallon partout et deux derrière lesdits justaucorps d’argent de Paris et or de Millan, chacune aulne pezant une once lesquels justaucorps seront suivant les mesures qui seront données audit Boudot par ledit sieur Sénéchal et bordées d’un petit gallon or et argent partout les boutonnières. A l’esgard des boutons seront aussy d’or et d’argent pareilz au gallon, lesquelz gallons, boutons, drap et doublure de justaucorps seront de pareille nature et couleur que les eschantillons qui ont esté mis es mains dudit sieur Sénéchal par ledit Boudot. A commencer à travailler ausdits justaucorps sucessivement pour les rendre faitz et parfaictz comme dessus dans le dernier jour de janvier prochain venant au plus tart.

Ce marché faict moyennant assçavoir pour chacun justaucorps de drap de Meusnier la somme de cent cinquante livres tournois et pour chacun justaucorps de drap de Berry à raison de cent vingt-huict livres tournois. Lequel prix ledit Sénéchal a promis et s’est obligé bailler et payer audit Boudot ou au porteur en cette ville de Paris, sçavoir la somme de huict cens trente-cinq livres tournois dans le dixiesme jour de novembre prochain qui fait avec la somme de cent soixante-cinq livres tournois que ledit Boudot a confessé avoir receu dudit sieur Sénéchal la somme de mil livre tournois.

Et à l’esgard du surplus sera payé à raison de sept cens livres chacun mois dont le premier mois de payement eschera et se sera le dixiesme décembre prochain venant, et ainsy continuer de mois en mois lesdits sept cens livres jusqu’à l’actuel payement du prix à quoy se trouvera (?) lesdits cinquante justaucorps. Et en cas que lesdits sieurs gendarmes ne fussent payez que de deux mois en deux mois, ledit Boudot ne sera aussy payé que de deux mois en deux mois, qui sera la somme de quatorze cens livres pour lesdits deux mois. Car ainsy a esté convenu entre les partyes mesme que lesdits justaucorps seront faitz suivant et conformément à celuy que ledit Boudot a fait pour le premier gendarme de ladite (?) de compagnie.

Et pour l’exécution des présentes et deppendances, lesdites partyes ont esleu et eslisent leur domicille irrévocable sçavoir ledit sieur Sénéchal en la maison où il est logé, où il pend pour enseigne la Ville de Munster, et ledit sieur Boudot en celle où il est demeurant, ausquels lieux nonobstant, promettant, obligeant chacun en droict soy, renonçant…, faict et passé à Paris es estudes des notaires soubzsignez l’an mil VI cent soixante quatre le vingt-troisième jour d’octobre après-midy et ont signé, ce faict en la présence de Jean Du Boil, l’un des gendarmes de ladite compagnie.

2 commentaires

  1. Chamy? Chauny, plutôt, non?

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    1. En effet, vous avez tout à fait raison : un Sénéchal, enseigne de la compagnie des gendarmes écossais et commandant de Chauny, a fait don d’une image à Notre-Dame de Liesse en 1666. Je corrige et vous remercie beaucoup pour votre aide!

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