Apprentissage chez le peintre du roi Nicolas de Plattemontagne (1665)

 

Archives nationales, Minutier central, étude VIII, 710, contrat d’apprentissage du 20 mai 1665 (transcription en fin d’article, formulaire en gris).

L’acte de cette semaine est un contrat d’apprentissage par lequel le jeune Louis Sautray, fils de Thomas Sautray, maître fondeur en terre et sable à Paris, est placé pour trois ans auprès du peintre du roi Nicolas de Plattemontagne afin d’apprendre le métier, moyennant 150 livres tournois et des conditions normales d’apprentissage, à une exception près, le logement de l’apprenti.

Le contrat d’apprentissage est l’un des actes « professionnels » les plus importants de l’Ancien régime, qui marque la première étape dans une carrière artisanale pour tous les enfants, y compris les enfants de maîtres. Il témoigne d’une pratique aujourd’hui plutôt minoritaire – métiers artistiques -, alors qu’elle était la règle autrefois. L’apprentissage se codifie petit à petit en parallèle de la structuration des métiers ou corporations au Moyen Âge : il s’agit d’une période déterminée durant laquelle l’apprenti apprend un métier auprès d’un maître, sur le principe de l’observation et de l’imitation – il n’y a donc pas d’apprentissage théorique, ce qui le distingue des études universitaires par exemple -, et l’aide dans les taches basiques (Philippe Ariès y revient particulièrement dans L’enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime, Paris, Seuil, première édition 1975). L’apprenti et le maître peuvent être de sexe féminin (des contrats d’apprentissage féminins suivront dans quelques semaines) et les contrats d’apprentissage ne sont pas une spécificité parisienne, voire française, bien au contraire.

Si on connaît précisément le début de l’apprentissage par cet acte, il n’en va pas forcément de même pour la fin de l’apprentissage : certains contrats d’apprentissage peuvent être suivis d’un acte officialisant la fin, pour raison de désaccord entre maître et apprenti, de changement d’avis de l’apprenti ou pour blessure voire mort de l’apprenti ; la plupart ne mentionnent cependant pas la fin de l’apprentissage même si on observe quelques mentions non systématiques au XVIIe siècle chez les notaires parisiens. Le passage à la deuxième étape de la carrière, l’étape subsidiaire du compagnonnage (aussi dit alloué, valet, etc…), se faisant dans le silence ou plutôt dans le creux d’archives entre les documents relatifs à l’apprentissage et à la réception à la maîtrise (la période du compagnonnage n’est pas la plus propice à la production d’archives, que ce soit sur un plan professionnel ou personnel, ce qui pose de gros problèmes aux historiens), on apprécie d’autant plus les informations personnelles trouvées dans le contrat et sur lesquelles je vais revenir.

Le contrat d’apprentissage parisien se présente sous une forme stéréotypée : l’apprenti est présenté par un tiers, décrit par son patronyme, son métier et son adresse, très souvent un membre de sa famille, un père comme ici Thomas Sautray, une mère ou bien un oncle, mais l’on trouve aussi de parfaits « tiers » en tant qu’intermédiaires, et dans ce cas la parenté de l’apprenti est précisée juste après ses nom et âge. A partir des mentions de provenance géographique, on peut apprécier la mobilité et l’attractivité des villes : en l’occurrence, l’apprenti est déjà parisien…

Puis vient la mention de l’apprenti et de son âge : il n’y a pas d’âge minimum ni maximum, selon Antoine Schnapper (Le métier de peintre au Grand Siècle, Paris, Gallimard, 2004 collection NRF) on en trouve entre 9 et 25 ans mais la majorité est plutôt entre 11 et 19 ans, soit une moyenne haute (que faisaient ces enfants, ou plutôt adolescents, avant d’être apprentis ?). Louis Sautray est donc pile dans la moyenne.

Puis suit la mention de la durée de l’apprentissage, là encore fluctuante selon les cas : quatre ans en moyenne, cinq ans selon les statuts mais trois est une durée qui revient régulièrement, puis la dénomination du maître et de son métier. Notons qu’un maître ne peut engager qu’un apprenti à la fois, et dans le cas des maîtres peintres, en engager un deuxième quand le premier a accompli la moitié de son temps. Le maître s’engage à accepter l’apprenti et à lui « montrer et enseigner son art de peinture et tout ce dont il se mesle ». Lors de l’apprentissage, le maître prend généralement sous son toit l’apprenti, le loge, le nourrit, et l’entretient de ses premières nécessités (lumière, chauffage) sauf des vêtements qui reviennent à la charge du père ou de l’intermédiaire (fluctuant entre le père et le maître sur le blanchiment du linge) sous l’expression « l’entretiendra d’habits, linges, chaussures et autres ses nécessitez honnestement selon sa qualité ». Ici les conditions se distinguent par le fait que l’apprenti continue à loger chez son père la première année, mais qu’il sera ensuite chez son maître pour les deux dernières années (les raisons n’en sont pas expliquées : étroitesse du logement du maître ? envie de rester chez/au service de son père ?) et que Nicolas de Plattemontagne ne s’engage pas à le traiter humainement (les cas de sévices corporels sont attestés, espérons que cela n’ait été qu’un oubli sans conséquence du notaire ici).

L’apprenti s’engage ensuite à servir son maître, à lui obéir à condition que ce soient des ordres licites et à ne surtout pas fuir, sur quoi son père (ou l’intermédiaire) s’engage alors à le faire chercher et à le ramener pour finir l’apprentissage (ou y mettre fin moyennant une compensation ce qui n’est pas dit). En effet, prendre un apprenti est à la fois un gage d’une main d’oeuvre bon marché mais aussi un investissement en temps et en énergie de la part du maître : s’il enseigne à l’apprenti et que celui-ci part s’engager chez un concurrent….

Viennent ensuite les conditions financières : comme pour la durée d’apprentissage, ces conditions sont fluctuantes. Bien plus, elles ne sont pas fixées par les statuts, mais pourraient l’être officieusement : l’étude des sommes versées selon l’âge des apprentis, leur origine géographique ou le rang et le métier de leur père n’a pas montré de lien logique expliquant les variations de sommes chez d’autres métiers, en revanche, chez les peintres, Antoine Schnapper indique que la notoriété du maître joue beaucoup sur les sommes qu’il peut demander et que la moyenne des contrats de peintres qu’il a étudié est entre 10 et 50 livres par an (ou entre 30 et 150 livres pour trois ans, on est bien ici dans la moyenne). On remarque cependant un bon tiers d’apprentis dispensés de payement et un accroissement des sommes exigées au fur et à mesure de l’avancée dans l’époque moderne : serait-ce un moyen de fermer la profession?

Jean_Baptiste_de_Champaigne_and_Nicolas_de_Plattemontagne_-_Double_Portrait_of_both_Artists_-_Google_Art_Project.jpg
Jean-Baptiste de Champaigne et Nicolas de Plattemontagne, double autoportrait, 1654, huile sur toile, 132×185, Rotterdma, museum Boijmans van Beuningen

Si Louis Sautray ne semble pas avoir percé dans le métier de peintre (par décès précoce? changement d’orientation non indiquée?), Nicolas de Plattemontagne n’est pas un peintre ordinaire, si vous me permettez… Comme il est indiqué, après une rature du scripteur, il s’agit d’un « peintre du roy, demeurant en son Accadémie royale », où il a été reçu en 1663 (il s’agit de l’Académie royale de peinture et de sculpture, créée en 1648). Juridiquement, il ne s’agit pas d’un maître peintre au sens artisanal du terme, à savoir coopté par la communauté, mais d’un peintre à titre particulier du roi, ayant obtenu un brevet royal qui lui donne droit à des gages et qui étant privilégié peut se soustraire aux exigences du « métier ». Antoine Schnapper rappelle que la réalité est moins tranchée, mais on ne peut considérer que cela s’applique au cas présent : en effet, si Nicolas de Plattemontagne peut s’affranchir des contingences artisanales en ce qui le concerne, ici il s’agit avant tout de l’avenir de l’apprenti, Louis Sautray, qui ne peut bénéficier du privilège de son maître, et qui à l’issue de son apprentissage aura plus de chance d’intégrer la traditionnelle communauté des maîtres peintres parisiens que le très petit cercle des peintres du roi. Il était donc fortement recommandé à Nicolas de Plattemontagne de passer par le biais d’un acte notarié reprenant les codes des statuts du métier.

Pour finir, notons que les contrats d’apprentissage peuvent être appelés brevets, à savoir un acte authentique dont l’original est remis à l’intéressé (le maître ou l’apprenti ici) sans que le notaire n’en conserve de minute (hors ici nous l’avons, CQFD, ce n’est pas un brevet) ; notons la graphie des signatures différentes des transcriptions au coeur de l’acte. De plus, je vous engage très fortement à regarder la production de Nicolas de Plattemontagne (1631-1706), fils d’un graveur anversois installé à Paris et peintre disciple du grand Philippe de Champaigne, dont les oeuvres ont souvent été confondues.

Apprentissage, 20 may 1665

Fut présent en sa personne Thomas Sautré, maistre fondeur en terre et sable, demeurant dans la rue de la Savonnerie, parroisse Sainct-Jacques-de-la-Boucherie, lequel pour le proffict faire et dommage esviter de Louis Sautré, son fils, âgé de dix-neuf ans ou environ, qu’il certiffie fidel et loyal, a reconnu et confessé l’avoir baillé et mis en apprentissage de ce jourd’huy pour le temps et espace de trois ans entiers et consécutifs avec Nicolas de Platemontagne, peintre du Roy, demeurant, en son accadémie royalle, demeurant fauxbourg Sainct-Germain-des-Prez, rue du Vieil Coulombier, parroisse Sainct-Sulpice, à ce présent et acceptant, qui a pris et retenu ledit Sautré fils pour son apprenty durant ledit temps auquel il promet monstrer et enseigner l’art de peinture et tout ce dont il se mesle et entremet en iceluy, luy fournir et livrer ses vivres et allimens corporels et couchera pendant les deux dernières années seulement.

Et ledit Sautré son père l’entretiendra d’habits, linges, chaussures et autres ses nécessitez honnestement selon sa qualité.

A ce faire estoit présent ledit apprenty, qui a eu ce que dessus pour agréable et promis servir fidèlement sondit maistre en toutes choses de licites et honnestes qu’il luy commendera, sans s’absenter de son service ny aller servir ailleurs pendant ledit temps.

Et en cas d’absence, ledit Sautré son père promet le chercher et faire chercher par la ville et banlieüe de Paris pour s’y trouver le peut, le ramener à sondit maistre pour parachever le temps qui resteroit lors à expirer desdites trois années.

En faveur duquel apprentissage les partyes ont convenu à la somme de cent cinquante livres tournois sur laquelle ledit sieur de Platemontagne a confessé et confesse avoir eu et receu dudit Sautré père a somme de soixante-quinze livres tournois, dont quittant…etc et les soixante-quinze livres restant promet iceluy Sautré père les bailler et payer audit Sieur de Platemontagne ou au porteur d’huy en dix-huict mois prochains.

Car ainsy, promettant, obligeant chacun en droict soy ledit apprenty son corps, renonçant…,

Faict et passé à Paris es estudes l’an mil six cens soixante-cinq le vingtiesme jour de may avant midy et ont signé.