Conflit – familial – autour des orgues de Saint-Eustache (1686)

Archives nationales, Minutier central, étude I, 184, convention du 17 octobre 1686 (transcription en fin d’article, formulaire en gris).

Fête de la musique oblige, un petit post thématique…

Il s’agit d’une convention entre deux frères, Jean Thierry, facteur d’orgues, et Alexandre Thierry, facteur d’orgues du roi, à propos des travaux que le premier a réalisés sur l’orgue de Saint-Eustache sur ordre du second et de la contestation qui s’en est suivie, le second ne semblant pas avoir été satisfait du travail et ne l’ayant pas payé entièrement. Le marché fait entre eux sous seing privé prévoyait une somme totale de 450 livres – aussi cher que trois mois de loyer dans Paris à cette époque – et les deux frères s’accordent sur la somme de 300 livres, déjà versées par Alexandre et dont il quitte Jean, sur cinquante livres à verser par Jean à son frère dans les six mois, en plus de la main-levée sur les biens de Jean, saisis par des créanciers, et de l’extinction des procès entre les deux hommes.

Une convention ou accord, selon les deux termes utilisés dans le dispositif, est un acte, notarié afin de lui donner de la force et de la publicité, par lequel deux parties cherchent à rétablir la paix entre elles (le terme est d’ailleurs employé, de même que l’expression « aimablement », plus rare à ce qu’il m’a semblé). Ici les deux frères l’utilisent afin d’arrêter les procédures judiciaires qu’ils ont chacun entamées de leur côté : la saisie des biens de Jean de la part d’Alexandre, un procès à la cour de la part de Jean (« se mettent en conséquence hors de cours et de procès sans aucuns despens dommages et intérests »). Notons la présence du timbre fiscal portant sur une feuille de moyen papier et des signatures des deux hommes en fin d’acte, ainsi que la mention marginale en tête d’acte qui n’est pas simplement ici « fait grosse » mais « fait bis » donc en deux exemplaires.

La contestation porte sur le payement de travaux, ou plutôt en filigrane, sur la qualité du travail effectué par Jean pour son frère et que ce dernier juge ne pas être suffisant pour mériter le payement complet de ce qui était prévu au contrat initial. Ce contrat a d’ailleurs été passé sous seing privé, donc sans notaire et sans minute : sans ce désaccord on n’aurait probablement pas de trace de cet acte…Malgré les tentatives de Jean pour améliorer son travail après la première inspection et obtenir les dernières 150 livres restant à payer, le travail est demeuré insatisfaisant aux yeux d’Alexandre et a entraîné ce différend (c’est du moins ce que je comprends par l’expression  » tant pour ce qui peult avoir fait d’ouvrages en ladite orgue que pour remise qu’il luy a bien voullu faire gratuitement à cause que ledit Allexandre Thierry estoit en droit de luy demander de dommages faulte d’avoir satisfait audit marché. ») et peut-être une demande de remboursement des avances faites par Alexandre – trois cents livres. La saisie des biens était un moyen de pression de la part d’Alexandre : les deux personnes citées, Jacques Pallé et Gilles Moreau, deux des créanciers de Jean, demeurent des inconnus (fournisseurs? logeur? rentiers?).

Les deux frères témoignent d’une pratique musicale essentielle de l’Ancien régime, la musique dans le cadre religieux. Elle est matérialisée ici par l’orgue que Richelet décrit dans son Dictionnaire en ces termes « ce mot est masculin et féminin au singulier, mais au pluriel est toujours féminin. c’est un instrument de musique, qui est composé d’un sommier, de tuiaux de bois, de plom, ou de tres-fin étaim, qui sont diverses sortes de jeux ; il est composé aussi de claviers, de pédales, de souflets, de porte-vent & de plusieurs choses qui toutes ensemble contribüent à faire une harmonie propre à chanter les loüanges de Dieu dans l’Eglise. »  Notons que le terme au singulier est bien féminin dans cet acte, et que de façon figurée, le travail de Jean n’a amené ni l’harmonie musicale, ni la familiale…

Les deux frères ne sont pas de simples organistes. Les Thierry forment une dynastie de facteurs d’orgues, puisque tel est le nom que l’on donne à ces artisans, qui règnent en partie sur la production du XVIIe siècle à Paris. Alexandre et Jean, fils de Pierre, appartiennent à la seconde génération : Alexandre (1646-1699), le cadet et le plus talentueux, reprend l’atelier à la mort de son père en 1664 ; Jean se spécialise dans la tuyauterie et son fils, François (1679-1749), prend la suite de son oncle à sa mort. On doit ainsi à Alexandre les orgues parisiens de Saint-Séverin, Saint-Gervais (pour ceux qui demeurent), mais aussi à Lyon par exemple, l’orgue des Cordeliers dans l’église Saint-Bonaventure. La fabrication de l’orgue de l’hôtel royal des Invalides entre 1680 et 1682 lui fait obtenir le titre de facteur d’orgues du roi, titre qu’il porte dans cet acte, et l’entretien des orgues des églises des demeures royales.

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Orgue de Saint-Louis-des-Invalides, ex Hôtel royal des Invalides. Source : Wikipedia.

L’orgue de Saint-Eustache fabriqué par les Thierry disparaît à une date indéterminée : je n’ai pas réussi à en trouver des vues ni de plus amples informations à cette époque pour l’instant. L’orgue actuel, du néerlandais Van den Heuvel, date de 1989 et a pour titulaires Thomas Ospital et Baptiste-Florian Marle-Ouvrard que l’on peut entendre régulièrement (comme ce dimanche à 17h30…).

Convention, 17 octobre 1686, fait bis, moyen papier dix-huit deniers la feüille

Furent présens sieur Jean Thierry, facteur d’orgues demeurant à Paris, rue Jean Delespine, parroisse Sainct-Jean-en-Grève, d’une part, et Allexandre Thierry, facteur d’orgues du Roy, demeurant rue Saincte-Marguerite, parroisse Sainct-Sulpice d’aultre part, lesquelles parties sont convenües et demeurées d’accord de ce qui ensuit.

C’est asçavoir que désirant vivre en paix et finir les contestations et procès qui sont entr’eux au subject des ouvrages que ledit Jean Thierry prétend avoir faits par l’ordre dudit Allexandre Thierry, son frère, en l’orgue de l’église Sainct-Eustache de cette ville depuis plus de deux ans en sça, et des payemens que ledit Allexandre Thierry a fait en déduction des quatre cent cinquante livres dont ilz estoient convenus pour le prix d’iceux aux conditions portées au marché qu’ils en ont fait ensemblement soubs leurs seings privés, montans lesdits payemens ainsy que ledit Allexandre Thierry a dit à trois cent cinquante livres et qui, ayant fait et formé lesdites contestations et procès et voullant les terminer aimablement, ledit Allexandre Thierry a vollontairement par ces présentes remis et quitté audit Jean Thierry, son frère, toutes et chacunes les demandes et prétentions qu’il luy avoit fait au subjet de ce que dessus est dit, à la somme de cinquante livres, bien entendu que lesdits payemens montent ausdits trois cent cinquante livres, attendu que s’il se trouve qu’il y ayt moins payé il ne poura prétendre que ce qui exceddera la somme de trois cent livres, laquelle somme de trois cent livres ledit sieur Allexandre Thierry a consenty estre et demeurer audit Jean Thierry, tant pour ce qui peult avoir fait d’ouvrages en ladite orgue que pour remise qu’il luy a bien voullu faire gratuitement à cause que ledit Allexandre Thierry estoit en droit de luy demander de dommages faulte d’avoir satisfait audit marché.

Laquelle somme de cinquante livres ou ce qui se trouvera excedder lesdits trois cent livres par les quittances desdits payemens qui seront représentées, ledit Jean Thierry promet et s’oblige bailler et payer audit sieur son frère en sa demeure à Paris ou au porteur d’huy en six mois prochains à peine et moyennant ce que dessus.

Lesdites parties se sont au surplus quittées et se quittent de part et d’autre de toutes choses générallement quelconques du passé jusqu’à présent à la réserve toutesfois desdites cinquante livres ou ce ce qui s’en trouvera deub, et se mettent en conséquence hors de cours et de procès sans aucuns despens dommages et intérests et à ledit Allexandre Thierry fait et baillé plaine et entière main levée des saisies et arrests faits à sa requête sur ledit Jean Thierry son frère es mains de Jacques Pallé, Gilles Moreau et tous autres ses débiteurs, consent et accorde que lesdites saisies soient et demeurent nullent comme non faictes ny advenües, et que lesdits Pallé, Moreau et tous autres vuiddent leurs mains de ce qu’ils doibvent en celles dudit Jean Thierry et qu’en ce faisant ils en soient et demeurent bien et vallablement, quittent et déchargent ainsy qu’à son esgard il les en quitte et décharge dès à présent. Car ainsy promettant, obligeant chacun en droit soy, renonçant, fait et passé es estudes, le dix-septiesme jour d’octobre mil six cent quatre-vingtz-six après midy et ont signé.