Le procès de Klaus Barbie. Lyon, 1987. (Paris, Mémorial de la Shoah)

affiche-barbieLe 11 mai 1987, il y a trente ans, s’ouvrait à la Cour d’assises de Lyon et pour 37 audiences le procès de Klaus Barbie, premier condamné en France pour crimes contre l’humanité à la suite d’une chasse à l’homme épique, une affaire qui est un cas d’école diplomatique, judiciaire, éthique et…d’archivistique.

C’est à ces épisodes de traque et de procès qu’est consacrée l’exposition Le Procès de Klaus Barbie. Lyon, 1987 qui se tient au Mémorial de la Shoah à Paris depuis le 11 mai 2017 et jusqu’au 15 octobre 2017, à partir des archives du Mémorial de la Shoah, des époux Klarsfeld, du Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme, d’archives d’organes de presse (comme les archives photos du Progrès) et de documents des Archives départementales du Rhône.

C’est une exposition relativement courte mais extrêmement dense, très didactique, où il est interdit de prendre des photographies (toutes les images illustrant cet article viennent du site du Mémorial consacré à cette exposition sauf mentions contraires). Par malheur (mais tout est relatif) elle n’a pas donné lieu à la publication d’un catalogue ni même d’un livret (je trouve cela excessivement dommage, car le public des scolaires y aurait trouvé là un superbe support que le site ne vient qu’en partie compenser).

L’exposition se décompose en sept sections selon un fil chronologique et thématique.

Les commissaires ont eu l’intelligence de consacrer la première section de cette exposition non aux seuls crimes de Klaus Barbie, ce qui aurait brouillé le discours sur l’importance de ce procès en termes diplomatique, judiciaire, archivistique et médiatique, mais par une biographie extrêmement brève allant jusqu’en 1971 et s’attardant plus particulièrement sur les années d’immédiat après-guerre. Les crimes eux-mêmes sont rappelés assez judicieusement au fur et à mesure de l’exposition, mais surtout au fur et à mesure de leur utilité lors du procès, même si dans cette première section on insiste sur le rôle que Klaus Barbie a joué dans l’arrestation et la mort de Jean Moulin en 1943.

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Courrier en provenance du département de la justice des Etats-Unis accusant réception de la demande d’extradition de Klaus Barbie et assurant que tout est mis en oeuvre pour tenter de le localiser (1951). © Mémorial de la Shoah/coll. Klarsfeld (image et légende reprises du site du Mémorial de la Shoah). Notons la brièveté du texte, l’en-tête ainsi que les tampons de réceptions de courrier qui attestent du parcours du document.

La 2e section est consacrée à sa traque, à partir de 1971 quand la menace d’un non-lieu sur les crimes commis par Klaus Barbie se fait jour. Klaus Barbie, qui coule des jours paisibles au Pérou puis en Bolivie, a changé son nom en Altmann. Cette partie revient particulièrement au moyen de coupures de presse sur la tentative d’enlèvement raté en Bolivie, organisé par les époux Klarsfeld et Régis Debray suite aux refus d’extradition de la Bolivie, mais aussi sur les tentatives plus pacifistes, à savoir le médiatique enchaînement de Beate Klarsfeld et  de Ita-Rosa Halaunbrenner, veuve et ayant perdu ses trois enfants dans les camps, en 1972 à La Paz. La pression médiatique, la diffusion d’un entretien où deux de ses victimes reconnaissent Barbie en Altmann ainsi que le changement politique en Bolivie aboutissent à son expulsion  : il est livré aux autorités françaises en Guyane en février 1983 avant d’être transféré en métropole.

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Archives de presse de Serge Klarsfeld sur Klaus Barbie. © Mémorial de la Shoah/coll. Klarsfeld (image et texte extraits du site du Mémorial de la Shoah). Une étude de représentativité des coupures de presse montre le relatif désintérêt des pays européens pour le cas Barbie.

La 3e section revient sur l’instruction, menée de février 1983 à octobre 1985 et qui doit pallier à la prescription des crimes de guerre de l’accusé depuis 1974. Seuls des actes ignorés, dont il pourrait être coupable et qui serait susceptibles de ne pas être prescrits, soit des crimes contre l’humanité, « imprescriptibles par nature », peuvent relancer la machine judiciaire à son encontre en France. Trois faits sont retenus : la rafle au siège de l’Union générale des israélites de France le 9 février 1943, la déportation des enfants juifs de la colonie d’Izieu avec leurs accompagnateurs le 6 avril 1944 et la déportation par le dernier train quittant Lyon le 11 août 1944 d’environ 650 personnes qui ne reviendront pas des camps pour la majorité.

La 4e section double la 3e dans le sens où elle revient sur la notion de « crime contre l’humanité », une notion qui se développe à la suite du procès de Nuremberg de 1945. Ici il s’agit des actes de torture à l’égard des résistants, dont certains survivants sont venus témoigner, et de la mise à mort (ou la participation à la mise à mort) d’individus sur critères de leur religion, ici la judaïté (la rafle au siège de l’Union générale des israélites de France, la rafle à la colonie d’Izieu…). Cette section ne revient pas sur les débats qui ont entouré la naissance de cette notion, et son utilisation dans le cadre du procès de Klaus Barbie (et même encore aujourd’hui en réalité, avec l’extension de la notion par exemple) : je serai bien incapable de revenir sur les subtilités juridiques de la notion, mais la librairie du Mémorial propose différents ouvrages qui semblent très bien faits (après feuilletage, rajoutés à ma longue liste de lectures). La section comporte des documents photographiques, manuscrits et imprimés relatifs aux rafles, et en particulier les documents authentifiés des ordres donnés par Klaus Barbie, un rappel sur la valeur juridique des actes et la nécessité de leur authenticité, Klaus Barbie via son avocat, Jacques Vergès, ayant remis en cause ces documents – on apprend aussi que les documents fournis lors des procès précédents, comme celui de Nuremberg ou d’Eichmann, n’ont jamais été rendus par la suite, d’où la crainte des témoins et institutions de perdre leurs archives et leurs moyens de contestation.

 

 

 

 

La télégramme d’Izieu et son certificat d’authenticité délivré par les Archives nationales à Washington à Serge Klarsfeld (le premier conservé au Mémorial de la Shoah, le second aux Archives départementales du Rhône (images tirées du site du Mémorial de la Shoah).

 

Puis vient la section consacrée à l’organisation matérielle du procès. Le procès Klaus Barbie se tient à Lyon, en raison de la localisation des crimes qui lui sont reprochés. C’est un procès d’assises un peu particulier, or l’exposition ne rappelle pas la spécificité de cette procédure : pour ceux qui ne sont pas familiers des institutions judiciaires, les caractéristiques du procès en cours d’assises se confondent avec les particularismes de ce procès hors-normes. Car si les crimes sont exceptionnels – crimes contre l’humanité – la procédure se base sur un déroulement habituel des procès pour crimes « communs » si on me permet l’expression. Ainsi les jurés populaires qui siègent communément auprès des professionnels dans ces procès sont mis sur le même plan que la délocalisation de la salle d’audience dans la salle des pas-perdus afin de pouvoir accueillir le plus de monde. Impressionnant à mon sens est le document qui finit cette section, la sentence, ouverte à la dernière page où l’on voit les réponses des jurés au près de 350 questions posées lors du procès, avec en exergue sur cette page la question des circonstances atténuantes (réponse : non) et celle de la culpabilité de Klaus Barbie (réponse : oui).

La sixième section revient sur la médiatisation de ce procès, avec pour principaux documents les archives de presse, collectés ou non par les époux Klarsfeld, et les enregistrements audiovisuels, innovation de ce procès par la loi du 11 juillet 1985, à l’initiative du Garde des Sceaux de l’époque, Robert Badinter, pour les procès qui présentent un « intérêt pour les constitutions d’archives audiovisuelles de la justice ». Pour cette exposition, où l’on peut consulter les 145 heures d’enregistrements, les commissaires ont demandé une autorisation de communication et de diffusion exceptionnelles. Il faut noter les méthodes de presse pour entretenir l’intérêt du public pour ce procès, répondre à leurs questions : j’ai été particulièrement frappé par les initiatives à l’égard des jeunes, les questions-réponses du Monde mais aussi les interviews des acteurs du procès par des adolescents, preuve de l’impact pédagogique que ce procès a pu avoir et qui introduit en fait à la section suivante consacrée à la mémoire. Pour finir sur cette section, les commissaires ont choisi, à tort selon moi, d’y inclure également le déroulé chronologique du procès et l’attitude de Klaus Barbie, à savoir son refus de se présenter, l’interruption de séance et sa convocation par le président, etc, éléments qui auraient davantage eu leur place dans la section précédente, car ils brouillent ici les aspects médiatiques de l’affaire.

Enfin, dernière brève section, la mémoire du procès jusqu’à nos jours notamment avec l’impact sur la publications de récits sur la Seconde guerre mondiale mais aussi les productions cinématographiques. On peut citer ici le film la Traque de Laurent Jaoui (2008), qui revient sur la vie de Serge et Beate Klarsfeld en particulier à travers l’affaire Klaus Barbie, mais aussi dès 1988 Hôtel terminus, film documentaire de Marcel Ophüls qui en retirera un oscar en 1989. La publicité du procès entraîne une prise de conscience de la population autour de la protection de cette mémoire : en 1992 ouvre  le Centre d’histoire de la Résistance et de la déportation à Lyon. Sont cités également les deux procès français qui s’ensuivront, ceux de Paul Touvier en 1994 et Maurice Papon en 1998 mais sans indiquer les spécificités de ces derniers – la notion de complicité de crime contre l’humanité pour ces acteurs du régime de Vichy alors que Barbie appartenait au régime nazi.

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Affiche du film Hôtel Terminus, 1988 (source : http://www.imdb.com/title/tt0095341/combined).

Si le procès Klaus Barbie devient compréhensible dans plusieurs de ses composantes, et pas seulement historiques et judiciaires mais aussi sociales et archivistiques au travers de cette exposition, les choix opérés dans les documents, les thématiques des différentes sections et l’absence d’une production éditoriale l’accompagnant m’obligent à mitiger mes louanges. Quel a été le réel impact de ce procès auprès de la population? au-delà de la sélection présentée, sur la mémoire a posteriori, que représente Klaus Barbie pour les jeunes français d’aujourd’hui – personnellement, étant dans la trentaine et moderniste, je connaissais très mal le sujet – ? Quelle place tient ce procès entre ceux de Nuremberg, d’Eichmann ou ceux de Papon et de Touvier – ceci aurait pu faire l’objet d’une huitième section… -? Est-il vraiment aussi exceptionnel que l’exposition le laisse entendre? Bref, l’exposition a soulevé mon intérêt et m’a donné envie de creuser la question – heureusement la librairie propose toute une série de livres sur la question de crime contre l’humanité, de la recherche des nazis et des procès de Nuremberg et d’Eichmann, ainsi que certains des films s’y rapportant – mais en attendant des travaux spécifiques sur ce procès, ou du moins sur les trois procès de Barbie, Touvier et Papon dans une perspective à la fois historique, judiciaire, archivistique et sociale, je pense que je vais rester un peu sur ma faim.