Retour en apprentissage de bonneterie (1691)

Archives nationales, Minutier Central, XXIX, 253, réquisitoire du 15 février 1691 (transcription en fin d’article, formulaire en gris, mentions marginales en violet).

Aujourd’hui un acte exceptionnel dans sa forme et dans son fond. Il s’agit d’un « réquisitoire », selon la mention marginale, ou plutôt d’une demande, une requête, du maître bonnetier à Paris Antoine Guy aux gardes du métier d’accepter que son fils Nicolas Antoine, qui a dû abandonner dans un premier temps son apprentissage auprès d’un collègue de son père pour cause de maladie, qui a passé sa convalescence (?) à apprendre le latin, mais qui souhaite tout de même achever sa formation et devenir maître du métier, puisse réintégrer le métier et trouver un nouveau maître susceptible de l’accueillir pour le temps restant à faire, ce que les gardes acceptent.

Exceptionnel dans sa forme, cet acte l’est : notons tout d’abord le timbre fiscal, apposé en haut de la première page, qui n’est plus d’actualité puisque le tarif a été augmenté de 6 deniers (soit 33 % d’augmentation, cela revient cher) et qu’au lieu d’apposer un nouveau timbre on a préféré garder l’ancien et apposer un timbre d’augmentation ; notons aussi la mention marginale qui diffère légèrement des « fait grosse », car ici s’il y a bien eu expédition ou grosse, ce qu’a surtout indiqué le notaire c’est que cela s’est fait en deux exemplaires, « bis », un pour chacune des parties. Exceptionnel enfin dans le formulaire, ou plutôt l’absence de formulaire : la réintégration d’un apprenti n’est pas suffisamment commune pour avoir suscité un formulaire spécifique, ce qui explique les innovations et la forme que prend cet acte, les hésitations avec les ratures « les trois motz cy endroictz rayez comme nuls du consentement des parties », ainsi que la mention fautive de réquisition en marge, car si on se réfère au dictionnaire de Richelet, le terme de réquisitoire est spécifiquement judiciaire et donc peu adapté ici, contrairement au terme de « requête » qui reprend le verbe du dispositif « requiert » au 3e paragraphe.

Je ne reviens pas sur l’importance de l’apprentissage dans le monde professionnel d’Ancien Régime. Notons ici le contrôle extrêmement strict exercé par les gardes du métier, ici au nombre de six, même si dans le cas présent, une réintégration est plus qu’un acte exceptionnel. Le notaire (et sûrement Antoine Guy, le père) rappelle très précisément les actes antérieurs, à savoir le contrat ou brevet d’apprentissage initial, et l’acte d’abandon qui a été réalisé devant notaires également.

En revanche, on peut ici brièvement parler des bonnetiers(-aumussiers-mitainiers), l’un des Six-Corps parisiens et l’une des professions les plus florissantes de la période moderne, qui n’a pas encore eu sa monographie. Comme leur nom le laisse supposer, il s’agit d’une corporation qui fabrique des bonnets, mitaines et bas, au tricot ou en couture, à partir de toute sorte de poil (pas seulement de la laine). Les bonnetiers se séparent des chapeliers dès le XVe siècle et ont leurs premiers statuts et règlements complets et autonomes en janvier 1550, confirmés en 1608 (si on met à part les statuts octroyés en 1367 par Charles V aux « ouvriers de gants, chapeaux et bonnets de laine au tricot »). Néanmoins, les cinq ans d’apprentissage pour les bonnetiers sont cités dès ces statuts de 1367 et de nouveau spécifiquement pour eux par des lettres du prévôt de Paris datées du 28 mars 1496 avant d’être repris dans le 3e article des statuts de 1550 et de 1608. D’après le reste des articles, on remarque l’insistance sur la qualité des produits – mention particulière aux foulons de bonnets qui ne doivent utiliser que du bon savon et de la terre et non de l’urine ou pissat pour dégraisser les objets – et les conflits avec la corporation des merciers sur l’appareillage ou ornementation des bonnets et bas et sur leur vente (voir le recueil de statuts dans Les métiers et corporations de la ville de Paris, tome III, de René de Lespinasse, p. 245, en ligne sur Gallica).

On ignore si le jeune Nicolas Antoine a fini par devenir maître bonnetier et à succéder à son père et si son expérience du latin, acquise on ne sait où, lui a servi : on peut cependant remarquer qu’il n’a eu aucun passe-droit pour échapper aux cinq ans d’apprentissage réglementaires. En revanche, le fait que son père soit déjà marchand bonnetier, et que l’un des jurés, Guillaume Be(s)nard, soit parent d’un Claude Besnard, maître bonnetier et époux d’une Charlotte Guy, a très probablement aidé à ce que la requête, inhabituelle, soit acceptée. Pour l’instant, je n’ai trouvé qu’un seul autre acte se rapportant aux requérants : il s’agit d’un procès-verbal de tutelle du 18 novembre 1690, soit l’année précédent cet acte, fait par Antoine Guy suite au décès de son épouse Marie Françoise Delacroix qui laisse des enfants mineurs. Est-ce en raison de ce décès que le jeune Nicolas Antoine a dû abandonner ses études de latin et revenir à une profession plus manuelle et plus traditionnelle?

réquisitoire, moyen papier dix-huit deniers la feuille, augmenté 6 deniers, du 15 febvrier 1691, fait bis

Aujourd’huy quinziesme febvrier mil six cent quatre-vingtz-unze est comparu pardevant les conseillers notaires gardenottes du roy au chastelet de Paris soubsignez, Anthoine Guy, maistre bonnetier à Paris, demeurant Grande rue Sainct-Jacques, parroisse Sainct-Benoist.

S’est adressé à Guillaume Benard, Jullien Lorry, Louis Courcelle, Jean Vasse, Léonore Delespine et Rémond Jesson, maistres bonnetiers à Paris et gardes dudit estat marchandise, trouvez en l’estude de Garnier, l’un des notaires soubzsignez, ausquelz il auroit représenté que dès le dix-huict febvrier mil six cent quatre-vingtz-dix il auroit mis en apprantissage Nicolas Anthoine Guy son filz avecq sieur Jean Baptiste Jesson, aussy machand bonnetier à Paris, pour cinq ans quy auroient commancé ledit jour dix-huictiesme febvrier ainsy qu’il est porté par le brevet quy en auroit esté faict et passé entr’eux pardevant Tardineau et Garnier, notaires, qu’il auroit demeuré avecq ledit sieur Jesson pendant deux années moins un mois deux jours qu’il en seroit sorty à cause d’une maladye qui luy seroit lors survenue et quy l’auroit obligé de renoncer à ladite vaccation et marchandise suivant l’acte que ledit Nicolas Anthoine Guy en auroit passé pardevant Pasquier et Blot notaires, le vingt-septiesme janvier mil six cent quatre-vingtz-huict, que depuis sadite maladye il se seroit mis es estudes pour apprandre le latin et d’aultant qu’il a tesmoigné à sondit père voulloir bien continuer à parachever sondit brevet d’apprentisage pour parvenir à la maistrisse, l’auroit prié de faire en sorte envers lesdits sieurs gardes que s’il se pouroit faire qu’il peult parvenir à faire ledit parachèvement il estoit prest de se mettre en tel endroit que lesdits sieurs gardes désireroient le plasser sur quoy ledit sieur Guy père auroit pris résolution de veoir lesdits sieurs gardes et leur tesmoigner l’intention de sondict filz.

C’est pourquoy il requiert lesdits sieurs sus nommez partant que dessus de voulloir bien agréer la proposition qu’il leur faict de voulloir prendre sondit filz pour le mettre et placer chez tel marchand que bon leur semblera pour parachever le temps quy est de cinq années que les apprantifs sont obligez de faire par leurs statutz et réglements, lesquels sieurs Benard, Lorry, Courcelle, Vasse, Delespine et Jesson, maistres et gardes sus nommez, ont dict et déclaré qu’à la considération dudit sieur Guy père, ils veullent bien agrér sadite proposition et se charger de sondit filz pour le placer chez un de leurs marchans à quoy ils travailleront incessament, lequel sieur Guy père s’est chargé de sondit filz pour lors que lesdits sieurs sus nomméz le voudront mettre en la possession de l’un de leur marchands, faict et passé à Paris es l’estude de Garnier l’un des notaires soubzsignez, lesdits jour et an que dessus avant midy et ont signé.