Les bonnes adresses de Paris en 1690 : le maître rôtisseur du cimetière Saint-Jean

Archives nationales, Minutier central, étude XXIX, 251, bail du 28 avril 1690 (transcription en fin d’article, formulaire en gris, mentions marginales en violet).

Un acte des plus habituels pour cette semaine. Il s’agit du bail d’une boutique située au cimetière Saint-Jean à Paris, appartenant au bourgeois Pierre Riou au bénéfice du maître rôtisseur parisien Pierre Le Fébure, pour six ans, un loyer annuel de 110 livres tournois et le payement des taxes habituelles pour les boues.

Qu’il s’agisse donc d’une maison ou d’une boutique, le contrat de bail se présente de la même façon : sur ce papier timbré sont mentionnés le bailleur, le locataire, le temps de location avec le début de la location, le bien loué, le montant du loyer, les conditions de location pour les deux parties et en particulier les charges – y mettre du mobilier pour servir de garantie de loyer impayé, bien entretenir, rendre en bon état, payer les taxes, ne pas sous-louer ou se défaire de la location sans l’accord du bailleur principal. On notera que la surface n’est jamais indiquée dans ce type de contrat, impossible donc pour l’historien sur la base de ces seuls actes d’apprécier l’évolution du marché locatif à Paris.

L’expression « à ce interpellé suivant l’ordonnance » est complémentaire des mots qui la précèdent, à savoir la déclaration par l’une des parties de son ignorance de l’écriture et donc de l’absence de sa signature. En effet, l’article 84 de l’ordonnance d’Orléans de janvier 1560, repris dans l’ordonnance de Blois de mai 1579, article 165, règle jusqu’en 1735 la question des parties ignorant signer : chaque partie est interpellée, c’est-à-dire non pas arrêtée, mais avertie et engagée à signer afin d’authentifier l’acte ; ceux qui peuvent signer le font, les autres en sont dispensés mais pour éviter une annulation pour défaut de signature, le notaire mentionne qu’ils en ont malgré tout été avertis, renforçant l’aveu d’ignorance qui le précède.

Deux éléments de cet acte sont particulièrement intéressant sur le plan historique.

La présence de boutiques et de maisons dans les cimetières, ici dans celui de Saint-Jean, est habituelle jusqu’à la fin de l’Ancien Régime : un petit tour dans la salle des inventaires virtuelles des Archives nationales livre un grand nombre d’actes concernant ce cimetière, un lieu de vie plus que de mort. À la fin du XVIIIe siècle, à la suite de l’enquête sur les cimetières de 1763, quand les mesures hygiéniques entrent dans les mœurs, et en particulier la mesure de ne pas débiter de l’alimentaire près de cadavres (si vous mangiez en lisant ceci, toutes mes excuses), on commence à les rejeter en dehors des villes et à ne les consacrer qu’aux ensevelissements. Néanmoins, le cas du cimetière Saint-Jean est un peu plus complexe : en effet, il y a existé jusqu’à trois cimetières de ce nom à Paris, près de l’Hôtel de Ville. Un premier dans ce qui s’appelle le Cloître-Saint-Jean, créé au Moyen Âge et qui disparaît à la fin du premier tiers du XVIIIe siècle pour permettre l’agrandissement de l’église. Un second, sur l’actuelle place Baudoyer, est fermé dès le XIVe siècle pour être transformé en un marché appelé le marché du Vieux-Cimetière-Saint-Jean puis le Marché-Saint-Jean et qui reste l’un des plus grands jusqu’à sa suppression en 1818. Enfin, un dernier, ouvert lors de la fermeture du précédent, entre les rues de Moussy et du Bourg-Tibourg, au Nord de la place Baudoyer près de la rue de la Verrerie, mitoyen du Vieux-Cimetière-Saint-Jean, avait une superficie de 440 m² et incommodait pas mal les riverains jusqu’à sa fermeture en 1777 et le transport des restes aux catacombes au début du XIXe siècle. On peut imaginer que la mention du cimetière Saint-Jean est un raccourci pour désigner le marché du Vieux-Cimetière-Saint-Jean et non le cimetière lui-même (si cela peut un peu rassurer sur l’hygiène du lieu…).

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détail du plan de Truchet et Hoyaux, dit de Bâle (vers 1550) : la lettre A en gras et rouge désigne l’emplacement du cimetière Saint-Jean.

Le 2e élément retourne moins l’estomac – enfin a priori – puisqu’il s’agit de la mention de la taxe des boues, dite aussi « les boues et lanternes », qui servait à financer l’évacuation des déchets des rues parisiennes, l’installation et l’entretien des lumières « publiques » – une nécessité pour sécuriser les rues de Paris la nuit -, mais aussi l’entretien des pompes des fontaines. Instaurée en 1509, elle est évaluée en fonction de la largeur de la maison sur la rue, avec exemption pour les plus pauvres. On en conserve par exemple des « rôles » et baux quasiment complets pour les années 1637 et 1643 (Archives nationales, KK, 1016-1036) que l’on peut étudier sur un plan strictement géographique (les demeures sont décrites les unes à la suite des autres, rue après rue), onomastique (les propriétaires et locataires sont généralement indiqués) ou encore social (les métiers, le montant de la taxe, les caractéristiques de la maison avec porte cochère ou non). C’est une taxe que les Parisiens aisés ont eu tendance à racheter au cours du XVIIIe siècle : un édit de janvier 1704 leur en donne la faculté, au denier 18 (5,5 % d’intérêt environ) et moyennant 20 annuités apparemment. Cette taxe était de 300 000 livres en 1704, elle est porté à 450 000 livres tournois en 1743.

Sur les deux hommes je n’ai rien trouvé : un Pierre Le Fébüre/Le Febvre (je mets les deux transcriptions en raison du tréma que je crois voir dans l’acte) maître rôtisseur est repéré en 1679 dans un compte de tutelle mais il habite alors paroisse Saint-Eustache, rue Montmartre ce qui est assez loin de l’autre localisation

Bail, du 28e avril 1690, petit papier un sol la feuille, fait papier

Fut présent Pierre Riou, bourgeois de Paris, y demeurant au marché-neuf, parroisse Sainct-Germain-le-Vieil, lequel a reconnu et confessé avoir baillé et deslaissé à titre de loyer et prix d’argent du jour et feste Sainct-Jean-Baptiste prochain jusques à pour six années entierres et consecutives, a promis ledit temps garentir et faire jouir à Pierre Le Febvre/Le Febüre, maistre rotisseur à Paris, y demeurant rue de Bercy, paroisse Sainct-Gervais, à ce présent et acceptant preneur et retenant pour luy audit titre ledit temps durant une eschoppe appartenante audit sieur bailleur, scize au cymetiere Sainct-Jean, vis-a-vis la maison où pend pour enseigne le Mortier d’Or, de plus ample déclaration de laquelle ledit preneur est content comme l’occupant il y a du temps, pour par luy en jouir durant ledit temps, moyennant la somme de cent dix livres par chacune desdites six années que ledit preneur a promis et s’est obligé de bailler et payer audit sieur bailleur en sadite demeure à Paris ou au porteur, aux quatre termes accoutumez esgallement, dont le premier escherra au jour Sainct-Rémy ensuivant, bien et continuer et outre aux charges qui suivent qui sont de par ledit preneur garnir et tenir ladite eschoppe garnie de marchandises exploitables suffizant et luy appartenant pour seurté dudit loyer, l’entretenir de touttes menues réparations loccatives nécessaires à y faire et en fin dudit temps la rendre et délaisser en bon estat d’icelles souffrir et faire les grosses s’il en convient, payer ce à quoy ladite eschoppe est ou poura estre exprès taxée et cottizée pour les boües et en acquitter ledit sieur bailleur, contre lequel et au subject desdites charges ledit preneur ne poura prétendre ny demander aucune diminution dudit loyer, despens, dommages et intérests, ne poura non plus ledit preneur cedder ny transport (sic) son droit du présent bail à qui que ce soit sy ce n’est du consentement exprès par escrit dudit sieur bailleur, auquel il fournira à ses frais autant des présentes.

Et lequel sieur bailleur s’oblige de faire tenir ledit preneur en ladite eschoppe clos, couvert suivant l’usage de Paris.

Car ainsy promettant, obligeant chacun en droit soy, renonçant, fait et passé à Paris es estudes l’an mil quatre-vingtz-dix, le vingthuisiesme jour d’avril avant midy et ledit sieur bailleur a signé et ledit preneur a déclaré ne le sçavoir, à ce interpellé suivant l’ordonnance.