Accord entre des Anglais et un mangeur de feu suite à du tapage nocturne (1678)

 

Archives nationales, Minutier Central, étude VIII, 756, accord du 26 mars 1678 et procuration jointe du 14 mars 1678 (transcription en fin d’article, formulaire en gris, mentions marginales en violet).

Il s’agit d’un accord, ou abandon des poursuites judiciaires, entre d’une part trois Anglais de passage à Paris (Robert Milord Kingston, Jean Williams et Jean de Sainte-Barbe, blessé et représenté par son procureur Jean Buffet) et d’autre part Étienne Bouilly dit Taranne, mangeur de feu et plusieurs de ses compagnons (Charles Chardon de la Barre, Charles Le Gendre et Jacques Moussier) pour raison du tapage nocturne ayant entraîné la blessure de Jean de Sainte-Barbe et l’intervention des officiers du guet pour l’emprisonnement et l’audition des différentes personnes impliquées. Les parties se quittent de tout, grâce à l’entremise d’amis communs (marquis d’Ernaux, marquis le Coignieux, marquis de Belarbre, comte de Montluc), le mangeur de feu et ses compagnons sont libérés des prisons de Saint-Germain-des-Prés et les Anglais se quittent particulièrement des rancunes qu’ils pourraient avoir entre eux.

Ce type d’accord est assez fréquent parmi les actes notariés et reflète l’importance sociale des notaires dans la résolution des conflits à l’amiable : après exposition des parties en présence et des causes, de façon plus ou moins détaillée – on appréciera ici le luxe de détails -, et surtout expression des blessures potentielles, les deux parties en viennent à se départir respectivement des procès qu’elles ont les unes à l’encontre des autres, moyennant une somme d’argent – ici il n’en est pas question, pas même des frais de chirurgien. En cas d’injures, les deux parties se reconnaissent généralement comme gens de biens. Dans le cas présent, l’acte se distingue par sa longueur (les accords sont généralement plus courts), par la qualité des parties (des Anglais d’un côté, un mangeur de feu de l’autre), par le détail de l’affaire les ayant menés en justice (les Anglais voulaient voir le mangeur de feu à une heure trop tardive pour ce dernier et la situation a dégénéré) et par le recours à un procureur de la part du blessé. On peut y ajouter le recours à des « tiers » afin de désamorcer la situation et de négocier à l’amiable et la présence d’une procuration, jointe à l’acte, est en effet citée dans le corps de l’accord lui-même : Jean Buffet, par ailleurs agent du duc de Vendôme, représente le blessé qui semble ne pouvoir se rendre en personne chez le notaire et négocier.

L’acte illustre la solidarité et la violence qui pouvaient parcourir la société d’Ancien régime et que Robert Muchembled, dans une Histoire de la violence (Seuil, 2008) ou encore Arlette Farge, dans la Vie fragile (Hachette, 1986) ont mis en avant : les Anglais mis en cause, présents à Paris pour des raisons inconnues pour deux d’entre eux, agissent de manière communautaire ; Robert Milord Kingston loge dans une académie privée, tenue par un certain sieur Soubert ou Joubert, reflet de l’éducation nobiliaire transnationale qui se met en place à l’époque moderne (cette académie ne semble pas être royale) [merci à Christian Aubrée pour m’avoir signalé cette information que j’avais laissée de côté] ; le mangeur de feu, qui demeure dans l’enclos de la foire Saint-Germain où il se produirait, semble pouvoir compter sur ses amis ; les Anglais se sont sentis injuriés, et disent avoir reçus des paroles « contre le devoir de civilité » qui les auraient mis en colère – on admirera ce genre d’explication par laquelle ils tentent de se dédouaner et que l’on peut retrouver dans les lettres de rémission étudiées entre autres par Robert Muchembled. On notera aussi la profusion de détails sur la situation initiale, mais l’absence de précision sur qui a blessé Jean de Sainte-Barbe.

La rixe a motivé l’intervention du guet de Paris, l’équivalent de la police de l’époque. Le guet est un héritage romain, qui vise à lutter contre les troubles urbains notamment la nuit.  À Paris il est institué en 1254 sous le règne de Louis IX (Saint Louis) qui accède aux demandes des artisans de la ville désirant protéger leurs biens. Remanié, réformé à plusieurs reprises, notamment sous Louis XI, et supprimé en 1559 pour être remplacé par une compagnie d’archers, le guet devient une police professionnelle, composée d’anciens soldats sous la conduite d’officiers et surtout en 1667 sous la direction du lieutenant général de police dont le titulaire lors de l’affaire qui nous préoccupe est le célèbre Nicolas de La Reynie.

Les prisonniers ont été menés à la prison de la puissante abbaye Saint-Germain-des-Prés dont relève le domicile du mangeur de feu et de Jean de Sainte-Barbe : il s’agit d’une des juridictions particulières qui morcellent Paris sous l’Ancien Régime. Les registres d’écrous, ou registres des personnes emprisonnées, sont lacunaires pour la période et cette prison en particulier : les originaux sont conservés aux archives de la préfecture de police de Paris et ne commencent qu’en 1690…

Les acteurs de ce procès sont inconnus des bases de données et dépouillements faits jusqu’à présents. On trouve bien un René-Charles Chardon de La Barre, garde de la porte du roi en 1727 dans l’État de la France de la même année, probable descendant de celui de notre acte, cité par ailleurs dans un factum de 1666. Notons enfin, pour conclure, sur les transcriptions des noms anglais : Quinston pour Kingston, Woilliams pour Williams…

accord, du 26e mars 1678, moyen papier dix-huit deniers la feuille

Furent présens Robert Milord Quinston, anglois, demeurant à Paris, en la maison et académie du sieur Soubert, scize rue Saincte-Marguerite, parroisse Sainct-Sulpice, messire Jean Woilliams, chevalier anglois demeurant à Paris, rue des Boucheries, parroisse de Sainct-Sulpice, et Jean Buffet agent de monseigneur le duc de Vendosme demeurant rue des petits-Augustins, au nom et comme procureur de Messire Jean de Sainte-Barbe, chevalier anglois de luy fondé de procuration passée pardevant Huart et son compagnon notaires à Paris le quatorze des présens mois et an spéciale à l’effet cy après déclaré attachée à la présente minutte d’une part, et Charles Chardon de la Barre, escuyer sieur de l’Ilette cy-devant capitaine et major au régiment de Chouppe, demeurant à Paris sur le quay des Ormes, parroisse Saint-Paul, Estienne Bouilly dit Tarenne mangeur de feu demeurant en l’enclos de la foire Saint-Germain, parroisse Saint-Sulpice, Charles Le Gendre bourgeois de Paris, demeurant rue de la Vannerie, parroisse de Saint-Jean et Jacques Moussier, aussy bourgeois de Paris, demeurant rue et parroisse de Saint-Pierre-aux-Boeufs, d’autre part.

Lesquelles parties ont dit, sçavoir ledit sieur de Sainte-Barbe ayant la curiosité de veoir et faire voir ausdits sieur Milord Quinston et chevalier Woilliams ledit Bouilly mangeur de feu qui estoit logé en la mesme maison où demeure ledit de Sainte-Barbe pour voir les opérations de son feu et ayant heurté à sa porte, ledit Bouilly disant qu’il estoit heure indeüe ne voulut l’ouvrir, et prétendant ledit sieur de Sainte-Barbe qu’on luy avoit dit des injures et à sa compagnie des paroles contre le debvoir de civilité, cela les fit escrier et aurroit mis les parties de part et d’autre en rumeur jusques la mesme que ledit sieur de Sainte-Barbe se seroit trouvé dangeureusement blessé, pendant lequel temps les officiers du guet estans survenus et voyans un homme dangereusement blessé, ils se seroient saisis desdits sieurs de la Barre, Bouilly, Le Gendre et Moussier, qu’ils auroient menez et conduitz prisonniers es prisons de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prez, de laquelle rixe lesdits sieurs de Sainte-Barbe, de la Barre, et consors ayans respectivement fait informer de part et d’autre, obtenu décret de loix, ouy les charges et informations et mesme lesdits de la Barre et consors ayans obtenu leur liberté, comme lesdites parties ont veu que cette affaire pourroit avoir grande suitte et tirer à conséquence par la qualité du sujet et des parties et outre en cela leur causeroit de grands frais, pourquoy obvier et terminer le différend desdites parties, par l’entremise de leurs amis communs s’en seroient volontairement raportés au jugement de messieurs les marquis d’Ernaux, Le Coigneux, de Belarbre, du comte de Montluc, qu’ils auroient pris pour tiers, lequels auroient réglez les parties suivant lequel jugement à se conformans à icelluy, lesdites parties se sont entrequittées les uns aux autres de toutes prétentions, intérests civils, dommages intérests et despens qu’ils auroient peu prétendre respectivement les uns des autres soubz quelques causes, prétextes et occasions que ce soit, ou puisse estre et que les écrous faits des personnes desdits sieurs de la Barre, Brouilly, Le Gendre et Moussier soient rayez, biffez comme nuls, et qu’il en soit passé telle sentence que ledit sieur de la Barre advisera bon estre et à cet effet ont fait et constitué leur procureur le porteur de ces présentes auquel ils donnent pouvoir et mesme pour tesmoigner d’autant plus lesdits sieurs de Sainte-Barbe, Milord Quinston, ledit sieur chevalier Woilliams et ledit de la Barre n’ont aucune rancune à l’encontre les uns des autres et qu’ils se pardonnoient de bon coeur ce qui s’estoit passé entre eux, se seroient embrassez et priez respectivement d’oublier les choses passées.

Car ainsy, promettant…, obligeant…renonçant…Fait et passé à Paris es études des notaires soussignez l’an mil six cent soixante-dix-huict, le vingt-sixième jour de mars après midy, et ont signé.

Petit papier, huit deniers le feuillet

Pardevant les conseillers du Roy notaires et gardenottes de sa majesté au Chatelet de Paris soussignez, fut présent Jean Sainte-Barbe chevalier anglois gisant blessé dans son lit, demeurant à Paris rue des Boucheries parroisse Saint-Sulpice, lequel a fait et constitué son procureur général et spécial maistre Jean Buffet, agent de monseigneur le Duc de Vendosme, auquel il a donné pouvoir de pour luy et en son nom poursuivre le procès criminel intenté à sa requeste contre le mangeur de feu et autres certains ses compagnons demeurant avec ledit mangeur de feu constituez prisonniers par le guet dans les prisons de l’abbaye royale de Saint-Germain-des-Prez, à ce jusques au jugement deffinitif au Chatelet de Paris sur la plainte rendue devant les officiers du guet, pardevant le commissaire Gason, faire par ledit sieur Buffet tout ce qu’il sera nécessaire, transiger et composer dudit procez de la manière que ledit Buffet advisera bon estre et générallement, promettant, obligeant, fait et passé en la maison dudit sieur chevalier, scize à Paris, rue des Boucheries sous la porte de la vieille parroisse Saint-Sulpice, l’an mil six cent soixante-dix-huit, le quatorzième jour de mars avant midy et a signé.