Se remarier et mettre fin à son commerce : le destin d’une veuve d’imprimeur-libraire à Paris en 1691

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Archives nationales, Minutier central, étude XXIX, 254, vente du 23 octobre 1691 (transcription en fin d’article, formulaire en gris)

L’acte du jour est la vente de deux presses d’imprimerie et de leurs ustensiles d’une valeur de mille livres tournois par Marguerite Hamelin, veuve du libraire Jacques de Laize de Bresche, à un autre libraire, Antoine Lambin, résidant tous rue Saint-Jacques à Paris.

Sur le plan formel, l’acte est ultra conventionnel : mention de la partie qui vend, verbe du dispositif « a recogneu et confessé avoir vendu et vend », mention de la partie qui achète, l’objet vendu, le prix et la quittance du payement par les vendeurs. Seule petite originalité formelle, mais toujours dans la norme, la référence aux deux presses, caractères et ustensiles dans l’inventaire du défunt mari de Marguerite Hamelin avec date de l’inventaire et notaire qui s’en est chargé. Et je ne reviens pas sur le droit de timbre augmenté en tête de l’acte, ni de la mention faite grosse en marge.

L’acte nous introduit cependant dans la vie d’une corporation des plus intéressantes de Paris, celle des imprimeurs-libraires, objets de nombreux travaux et répertoires (un parmi d’autres qui traite du XVIIe siècle, Henri-Jean Martin, Livre, pouvoirs et société à Paris au XVIIe siècle (1598-1701), Droz, 1999, notamment le tome II pour la période qui nous concerne). Les deux libraires mentionnés dans cet acte en sont caractéristiques. Ils habitent rue Saint-Jacques, l’un paroisse Saint-Benoît, l’autre paroisse Saint-Séverin (la rue est assez longue et partagée entre plusieurs paroisses), une rue connue pour avoir abrité nombre de marchands libraires et imprimeurs aux XVIIe et XVIIIe siècles. la veuve de Jacques de Laize de Bresche, par erreur prénommé Pierre dans l’acte, serait, avec ses deux presses, dans la moyenne des petits marchands de cette époque, et édite surtout des ouvrages de dévotion (elle a cependant revendu en 1687 trois presses à un autre collègue, soit afin de réduire l’envergure d’une affaire qu’elle ne pouvait diriger à cette taille, soit pour remplacer du matériel, la deuxième solution semblant la moins probable). Antoine Lambin, lui aura jusqu’à douze presses, ce qui fait de lui un gros marchand pour l’époque, pour éditer ouvrages de dévotion et ouvrages un peu plus laïcs.

Ce que cet acte nous dit du lien entre famille et profession est également intéressant : Antoine Lambin est d’une dynastie d’imprimeurs et vend une partie de son outillage en 1695 à son gendre, imprimeur également, les dynasties professionnelles étant monnaie courante à l’époque. Jacques de Laize de Bresche est lui fils d’un orfèvre, et a pris le nom de « de Bresche » ou « de Brêche » à son beau-père, Pierre II de Brêche (peut-être la raison du lapsus du scripteur), qui a également été son maître d’apprentissage. Les deux hommes ont encore un point commun : leur veuve a poursuivi le commerce de librairie après leur décès. Jacques de Laize de Bresche est donc décédé avant novembre 1685, mais sa veuve poursuit les éditions jusqu’en 1691, comme on peut le voir dans la notice qui lui est consacrée dans le Dictionnaire des femmes libraires en France, p. 313. A sa mort en 1699, la femme d’Antoine Lambin poursuivra également le commerce jusqu’en 1706. De fait, pourquoi Marguerite Hamelin se débarrasse-t-elle de ses outils et n’édite-t-elle plus après 1691? Tout simplement parce qu’elle vient de se remarier à quelqu’un qui n’est pas du métier, François Toquesne, greffier au Châtelet de Paris, ce qui d’après les statuts de la corporation l’oblige à en quitter le commerce. Cette règle est valable pour d’autres corporations : les veuves sont en effet des personnages importants et recherchés, par leur connaissance du commerce de leurs défunts maris, qu’elles secondaient très fortement, par l’héritage qu’elles en retirent et qui permettrait à des compagnons désargentés ou des maîtres vivotant de s’établir confortablement. En revanche, il est hors de question qu’un individu extérieur au métier en devienne maître par son mariage avec une veuve. D’où exclusion en cas de mariage exogamique. Non mais…

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Exemple d’ouvrage « curieux » et de religion imprimé et édité par Jacques de Laize de Bresche (BnF donc, Arsenal, 8-S-12908). Je n’ai pas trouvé de visuel des éditions réalisées par sa veuve sur le site de la BnF.

Notons aussi la puissance maritale qui s’exprime dans cet acte à travers l’expression « auctorizée pour l’effect des présentes » : alors que le veuvage émancipe une femme, un remariage la replace sous l’autorité d’un mari, en tant qu’éternelle mineure. Dans le cadre de la coutume de Paris (article 223 à 225), cela s’exprime par l’impossibilité pour toute femme de passer une obligation ou de faire un contrat (comme ici de vente), ni d’ester en justice sans le consentement express du mari (à quelques exceptions près) qui est de plus maître sur les biens de la communauté, pouvant les vendre, aliéner, hypothéquer, sans le consentement de sa femme (inutile de dire que la réciproque n’est pas vraie). Seconde question : mais si en tant que veuve elle était émancipée, pourquoi Marguerite Hamelin, comme tant d’autres, s’est-elle remariée? Si on passe sur ses sentiments, etc…, l’une des raisons les plus probables est que Marguerite Hamelin devait faire partie de ce tiers de veuves au sort économiquement peu enviable, selon des chiffres avancés par Scarlett Beauvalet-Boutouyrie, auteur de Etre veuve sous l’Ancien Régime, Paris, Belin, 2001. Le remariage était peut-être une nécessité, et maigre consolation, elle y a gagné le titre de « damoiselle »…

Vente, du 23 octobre 1691, moyen papier, dix-huit deniers la feuille, augmenté 6 deniers

Fut présente en sa personne damoiselle Margueritte Hamelin, femme de Maistre François Toquesne, greffier au Chastelet de Paris de luy pour ce présent et comparant, auctorizée pour l’effect des présentes, auparavant veuve de Pierre (sic) de Laize de Brèche, vivant maistre imprimeur marchand libraire à Paris, demeurant à Paris, rue Sainct-Jacques, parroisse Sainct-Benoist, laquelle a recogneu et confessé avoir vendu et vend par ces présentes et promect garentir de touttes revendications quelconques à Anthoine Lambin, imprimeur et marchand libraire à Paris, y demeurant en ladite rue Sainct-Jacques, parroisse Sainct-Séverin, à ce présent et acceptant une imprimerye consistante en deux presses, plusieurs caractères et autres ustancilles d’imprimerye, le tout emplement monté en l’estat faict d’iceux annexé à la minutte de l’inventaire faict après le décedz dudit de Brèche par Rémond et son collègue, notaires datté au commancement du septiesme novembre mil six cent quatre-vingtz-cinq, que ledit sieur Lambin recognoist avoir en sa possession pour luy avoir esté fournye par ladite damoiselle Toquesne pour de ladite imprimerye et ustancilles faire et disposer par ledit sieur Lambin ainsy qu’il advisera en estre.

Ladite vente faicte moyennant la somme de mil livres que ladite damoiselle Toquesne recognoist et confesse avoir eu et receu dudit sieur Lambin dont elle se tient pour comptante (sic), l’en quitte et tous autres, promettant, obligeant, renonçant, faict et passé à Paris en l’estude de Garnier l’un desdits notaires, l’an mil six cent quatre-vingtz-unze le vingt-troisiesme jour d’octobre après-midy et ont signé.