Teigne vs. chirurgienne du bureau des pauvres de Paris en 1686

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Archives nationales, Minutier central, étude I, 184, marché du 10 avril 1686 (transcription en fin d’article, formulaire en gris, mentions marginales en violet)

Aujourd’hui, un acte à thématique médicale. Il s’agit d’un marché entre Catherine Grosset, « chirurgienne au bureau des pauvres de Paris », et Marc-Antoine Romagnesi, officier du roi, pour apporter des soins et guérir le fils du second, Charles, atteint de la teigne, moyennant 33 livres tournois, payées et négociées par l’ingénieur du roi Pierre Cadet de Beaupré.

Sur le plan formel, c’est un acte tout ce qu’il y a de plus conventionnel pour un marché : mention des parties, objet du marché « penser, médicamenter jusques à parfaite et entière guérison », le prix du marché et les conditions de payement (moitié à la signature du contrat, moitié lorsque la guérison est en vue), avec la particularité assez peu originale d’un tiers en tant que procureur, Pierre Cadet de Beaupré. La présence du timbre fiscal est tout ce qu’il y a de plus normale et en bas à gauche se trouve la mention de 7 sols pour l’acte.

Les acteurs d’abord : Pierre Cadet de Beaupré (1659-après 1699) est un machiniste de théâtre, connu pour avoir créé un automate mais aussi pour avoir demandé en 1699 à Nevers une permission afin que la troupe franco-italienne de Tortoriti puisse jouer pendant le carnaval (Archives Départementales de la Nièvre, Série B: BB34 ff. 171-172). Marc Antoine Romagnesy, décédé après 1701 et indiqué comme officier du roi dans l’acte, fait lui aussi partie du monde du théâtre et on le connaît sous le pseudonyme de Cinthio dans les lettres de la marquise de Sévigné (Revue d’histoire littéraire, 1901, p. 359). D’autres membres de sa famille perdurent dans ce domaine, comme Jean-Antoine, qualifié de comédien italien ordinaire du roi en 1731 (Archives nationales, Y4466B, acte du 16/10/1731), mais aucune trace d’un Charles.

Catherine Grosset n’a pas laissé de traces dans les bases de données existantes. Son cas est cependant spécial : fille majeure et jouissante de ses droits, elle n’est donc pas mariée, ni soumise à une quelconque tutelle. Bien plus elle s’intitule « chirurgienne » dans cet acte : il va sans dire qu’en 1686 la profession est interdite aux femmes, et qu’en l’absence d’autres éléments sur la carrière de Catherine Grosset tirés des archives du Bureau des Pauvres, on en est réduit à attribuer l’usage de ce qualificatif à un abus de langage de la part des différents acteurs, puisqu’il y a effectivement des chirurgiens de garde au Bureau, mais tous masculins. Tout au plus pourrait-elle être une matrone ou sage-femme, qui de fait aurait élargi ses compétences, selon les statuts de la communauté des maîtres chirurgiens jurés de Paris imprimés en 1718, article XXIX. D’ailleurs, il faut souligner la présence de chirurgiens, mais non de médecins, au Bureau des pauvres. Les deux professions ne sont pas équivalentes sous l’Ancien Régime, celle de médecin/docteur étant plus prestigieuse et respectable que celle de chirurgien souvent accolée à celle de barbier, et ce jusqu’à sa réhabilitation au cours du XVIIIe siècle. La supériorité de l’une sur l’autre tient à l’effet produit sur le patient : le médecin/docteur prescrit potions et saignées, le chirurgien panse et réalise la saignée, bref, si on veut résumer la situation au bistouri, le premier est un théoricien et le second un praticien, ou pour reprendre les mots de Richelet dans son Dictionnaire, la chirurgie « guérit les maladies du corps de l’homme par l’opération de la main « , tandis que la médecine « consiste à éprouver des remèdes dont on ignore la vertu sur des sujets dont on ne connoît pas le tempérament, pour guérir des maladies dont on ne sçait pas le principe ».

Le Bureau des Pauvres est un autre élément intéressant de cet acte. La police des pauvres et la politique à leur égard à Paris ne relèvent plus, à partir de 1544, du Parlement, mais de ce Bureau des pauvres qui, sous l’autorité des échevins et du Prévôt des marchands, organise désormais les soins gratuits au domicile des malades ou leur hospitalisation à la Trinité ou aux petites Maisons, sous la direction du premier chirurgien du roi et des chirurgiens de garde, la mise au travail des pauvres, la charité, en cette époque où pauvre et malade sont synonymes et où la solution consiste en une seule alternative, le travail ou l’enfermement qui sera la solution préférée au XVIIe siècle dans le cadre de l’Hôpital général. Ce Bureau, financé par une taxe municipale, n’est pas propre à Paris (les archives sont à l’AP-HP), d’autres existent comme à Lyon, sous le nom d’Aumône générale, par exemple.

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Esteban Murillo, Sainte Elisabeth de Hongrie s’occupant de teigneux, 1672, huile sur toile, Séville, Hôpital de la Charité (détail).

 

Concernant la teigne qui affecte le jeune Charles Romagnesy, cette sorte de lèpre selon l’Encyclopédie, c’est une affection courante jusqu’au début du XXe siècle, causée par un champignon contagieux mangeur de pilosité, peu dangereuse mais gravement handicapante socialement : comment faire carrière sur scène pour le pauvre Charles s’il est teigneux? Au sein du Bureau des Pauvres de Paris, une section des Petites-Maisons, l’hôpital Sainte-Reine en hommage à la reine de Hongrie, y était plus particulièrement consacrée, avec un bâtiment séparé des autres, une entrée spécifique et des soins gratuits. D’autres hôpitaux, comme la Pitié, ou des ordres particuliers, comme les dames de saint Thomas-de-Villeneuve, s’y dédiaient également dans Paris. En l’occurrence, Charles Romagnesy n’a pas le même traitement que les autres : on ne le dirige pas vers les Petites-Maisons où il aurait pu être soigné gratuitement mais vers Catherine Grosset qui réclame 33 livres, une véritable fortune, pour le médicamenter, il n’est pas soigné à domicile mais doit se rendre au bureau selon les directives de la soigneuse…en somme il n’est pas suffisamment pauvre pour pouvoir bénéficier d’une aide gratuite, ni peut-être vraiment parisien, le Bureau opérant ce qu’on pourrait appeler une préférence locale parmi les pauvres. Du traitement que compte lui prodiguer Catherine Grosset, nous n’en saurons rien par cet acte : le mécanisme de la teigne ne sera vraiment compris qu’au XIXe siècle, à la suite des progrès de Linné et des frères Mahon (1829), et jusqu’à cette époque les solutions sont très diverses, y compris dans leurs effets (l’urine, l’hygiène, la prière à saint Aignan, évêque d’Orléans fêté le 17 novembre, l’argile pour étouffer le champignon, le mercure et à la fin du XIXe siècle, avec la découverte de la radiographie, les rayons X qui font plus pour le développement de cancers du cerveau que pour la disparition de la teigne…). Voici la recette proposée par Ambroise Paré et que les encyclopédistes rappellent à l’article teigne « Ambroise Paré propose, d’après Jean de Vigo, un onguent qu’il dit être souverain pour la guérison de la teigne : en voici la composition. Prenez hellébore blanc et noir, orpiment, litharge d’or, chaux vive, vitriol, alun, noix de galle, suie et cendres gravelées, de chacune demi-once : vif argent éteint avec un peu de térébenthine et d’axonge, trois onces : verd-de-gris, deux gros. Pulvérisez ce qui doit l’être ; puis prenez sucs de bourache, de scabieuse, de fumeterre, de lapathum et de vinaigre, de chacun cinq onces, et vieille huile, une livre. Faites bouillir jusqu’à la consomption des sucs ; sur la fin de la cuisson on mettra les poudres, en ajoutant une demi-once de poix liquide et autant de cire qu’il en faudra pour donner la consistance d’onguent ». On ignore si Catherine Grosset a réussi à guérir le jeune Charles, du moins, il n’y a aucune quittance attachée à l’acte notarié et il ne semble pas avoir fait carrière de comédien du roi…

Marché, 10e avril 1686, petit papier, huit deniers le feuillet, faict grosse

Fut présente Catherine Grosset, fille majeure usante et jouissante de ses biens et droicts et chirurgienne du grand bureau des pauvres, demeurante à l’hospital, rue de la Chaire, parroisse Sainct-Sulpice, laquelle promet et s’oblige par ces présentes de penser (sic), médicamenter jusques à parfaite et entière guérison Charles Romagnesy, aagé de quatorze ans ou environ, fils de Marc-Antoine Romagnesy, officier du roy, demeurant rue Saincte-Marie-l’Egiptienne, de la maladie de teigne dont il est affligé à la teste, à l’effet de quoy icelluy Charles Romagnesy sera tenu de se transporter touttesfois et quantes que ladite Grosset luy ordonnera audit bureau et aux heures qu’elle luy indiquera.

Et ce moyennant la somme de trente-trois livres sur laquelle ladite Grosset a confessé avoir receu dudit Romagnesy père par les mains de sieur Pierre Cadet de Beaupré, ingénieur du Roy, demeurant rue Montorgueil, parroisse Sainct-Sauveur, pour ce présent, qui luy a baillé et payé la moitié de ladite somme de trente-trois livres montant à seize livres dix sols, donne quittance.

Et quant aux seize livres dix sols faisant l’autre moitié, ledit sieur Cadet tant en son nom que comme se faisant et portant fort dudit sieur Romagnesy s’oblige de les bailler et payer à ladite Grosset en sa demeure à Paris ou au porteur…lors que ledit Romagnesy sera guéry à moitié ou environ à peynes…et pour l’exécution des présentes lesdites parties ont esleu leur domicile irrévocable en la maison où chacun d’eulx est demeurant sus-déclarées ausquels lieux, nonobstans, promettant, obligeant chacun en droit soy, renonçant, fait et passé à Paris es estudes le dix avril mil six cent quatre-vingtz-six avant midy et ont signé.