Compte pour les noces du marquis de Montespan et d' »Athénaïs » (1663)

 

Archives nationales, Minutier central, étude VIII, 707, compte et requête du 17 août 1663 déposés le 8 août 1664 (transcription en fin d’article, formulaire en gris).

L’acte de cette semaine est un compte et reconnaissance de dettes de la part de Louis Henri de Pardailhan de Gondrin, marquis de Montespan, à l’occasion de son mariage avec Françoise de Rochechouart de Mortemart, en 1663, suivi d’une reconnaissance de dette pour les près 29 000 livres de ce compte et d’une attestation de dépôt par la mère du marié dans les mains du notaire de ce compte et de la reconnaissance de dettes, montant finalement à 30 056 livres.

L’acte en lui-même est assez long, sept pages, dont quatre rien que pour l’énumération des dettes, avec suffisamment d’informations pour en apprécier la variété et les attendus d’un mariage de haut rang : des dentelles, du mobilier d’écaille de tortue, de quoi aménager les carrosses, de quoi faire des dons, aux particuliers et au curé, des lits pour faire dormir les dames de compagnie de la jeune épouse (les quelques infos sur les personnages que j’ai pu trouvées sont au sein de la transcription, entre crochets).

Le compte ou « arresté de compte » se présente sous une forme attendue : un titre, suivi de la liste chiffrée de chaque achat (exception faite ici pour les articles non encore payés, précise la reconnaissance de dette à la suite, et qui sont pris en compte dans le dernier acte de dépôt de ce compte), avec un texte officialisant l’initiative du débiteur, ici à la première personne et curieusement daté du 7 mai. Il est suivi d’une reconnaissance de dette complémentaire pour les articles non encore chiffrés, et d’un dépôt d’acte entre les mains du notaire, qui semble être mal daté (il faudrait probablement y lire 18 août plutôt que 8 août), là encore dans une forme attendue. Notons que le compte en lui-même a été déposé plus d’un an après sa réalisation pour en faire minute : il semble y avoir eu un mic-mac de dates dans cet acte.

Notons aussi que la mère du marié est dite « séparée quant aux biens » d’avec son mari, mésaventure qui arrivera à son fils également, et qui semble moins rare que ce que l’on penserait sous l’Ancien Régime. Il s’agit d’une des deux dissolutions possibles du mariage : si celui-ci est en théorie indissoluble pour des raisons religieuses, sur le plan civil peuvent intervenir une séparation de corps ou une séparation de biens. Dans le cas d’une séparation de biens, prévue par différentes coutumes, la femme redevient maîtresse de ses biens et n’a plus à obtenir l’autorisation de son mari pour les administrer et de même elle n’est plus solidaire des dettes de son époux : d’où ici la mention de « séparée quant aux biens » et non « autorisée par son mari pour cet effet » (pour une petite bibliographie sur le sujet, j’ai seulement sélectionné deux ouvrages, l’un d’Alain Lottin, La Désunion du couple sous l’Ancien Régime. L’exemple du Nord, Lille, 1975 et une thèse non publiée mais qui est résumée ici, Marie Landelle, « Les plaintes en séparation sont éternelles ». La séparation de biens dans la haute société parisienne au milieu du XVIIIe siècle (1730-1761), thèse pour le diplôme d’archiviste-paléographe, 2012).

On ne peut faire l’économie de revenir sur les circonstances rocambolesques de ce mariage (mais je vais éviter de revenir sur le destin « royal » de la mariée par la suite). Françoise de Rochechouart de Mortemart, fille d’un premier gentilhomme de Louis XIII, est courtisée par de nombreux prétendants et promise à Louis-Alexandre de La Trémoille, marquis de Noirmoutiers, qui a en 1662 le malheur de tuer lors d’un duel le marquis d’Antin, frère cadet de Louis-Henri Pardailhan de Gondrin, marquis de Montespan qui l’assistait par ailleurs. Double effet romantique, les duels étant interdit, les survivants sont condamnés à mort et le fiancé s’enfuit, tandis que Françoise de Rochechouart décide d’épouser l’un des condamnés pardonnés, Louis-Henri, sitôt la période de deuil passée. Le contrat de mariage (dont il est fait mention dans le compte) est signé le 28 janvier 1663, devant Le Normand et Gigault (étude CXIII), stipule une dot de 150 000 livres, dont 60 000 livres en deniers comptants et à cette occasion, les d’Antin, parents de l’époux, lui constituent une rente de 12 000 livres par an afin de tenir sa maison et son rang comme le rappelle le compte.

montespan, largillière, 1710, 135,6x105,1, hst, San Francisco, Fine arts museum
Nicolas de Largillière, portrait présumé du marquis de Montespan, 1710, huile sur toile, San Francisco, Fine Art museum. Si l’artiste est assuré, il n’en est absolument pas question pour le personnage représenté, ni pour la date : en 1710, le marquis est bel et bien décédé.

Le marquis a quelque peu été éclipsé par sa brillante épouse : pour les curieux, une biographie que je n’ai pas encore eu le temps de lire est consacrée à sa descendance Raymond Veisseyre, Les Pardailhan-Gondrin, ducs d’Antin, ou la descendance du marquis de Montespan, Paris, Guénégaud, 2006, 317 p et un roman historique de Jean Teulé, intitulé Le Montespan, paru en 2008 chez Julliard, Pocket, lui est particulièrement dédié. Il n’empêche que si on connaît avec certitude sa date de naissance, en 1640, et si deux dates sont avancées pour son décès (1691 ou 1701), il fait déposer la seconde version de son testament (au moins) chez un notaire parisien en 1702 (étude XXXIX, merci Hébé des Ménines pour cette information). Perpétuellement endetté (une caractéristique nobiliaire peu rare pour cette époque), on retient surtout de ce Gascon son peu de réussite militaire et sa fureur lorsqu’il découvre que sa femme est devenue maîtresse du roi.

Compte et recquête du 17 aoust 1663, déposée pour minute le 8 aoust 1664

Compte des sommes que Madame la marquise d’Antin a fournies à la prière de Monsieur le Marquis de Montespan, pour les frais de ses nopces, meubles, carrosses et équipage ou argent comptant.

Premièrement la somme de six mil livres pour l’achapt d’un meuble de velours rouge tout entier avec la crespine d’or et d’argent doublé de brocard d’or à fleurs cy 6000 livres

Plus pour le tapissier ou femme qui a faict vendre ledict meuble soixante-six livres 66 livres

En argent comptant à Monsieur le Marquis de Montespan deux cens vingt livres cy 220 livres

Pour un colet de poinct de Venise trois cens trente livres cy 330 livres

Au sieur Gaultier, marchand en estoffes tant pour la robbe de chambre, toillette, habitz, sacz, rideaux que pour le velours et damas du carrosse la somme de quatre mil huit cens dix livres cy 4810 livres

11426 livres

Plus à Sénechal, sellier, pour parfaire la somme de quatre mil deux cens livres de prix faict du carrosse de madame la marquise de Montespan deux mil huict cens trente-huict livres cy 2838 livres

Plus pour le carrosse de Monsieur le marquis de Montespan quinze cens cinquante livres cy 1550 livres

Pour trois chevaux de carrosse deux mil cens livres cy 2100 livres

Pour le carreau et sac d’église de madame la marquise de Montespan cinq cens cinquante livres cy 550 livres

Plus pour huict autres quarreaux pour la chambre de madite dame quatre de toille d’argent et quatre de velours rouge deux cens soixante-sept livres cy 267 livres

Plus au passamantier d’argent pour les dentelles d’or et d’argent pour la toillette et robbe de chambre et la dentelle de l’habit des nopces neuf cens vingt-deux livres cy 922 livres

Pour un cabinet de table d’escaille de tortue la somme de sept cens livres cy 700 livres

Plus un grand miroir avec deux lustres quatre cens cinquante livres cy 450 livres

9377 livres

Pour la chemise, toillette, dentelle, coeffe de nuict et pignoir

Pour les chemises de Monsieur le marquis de Montespan deux cens septante-cinq livres cy 275 livres

Plus pour cinq habitz de livrée d’augmentation à quatre-vingt livres chacun en tout quatre cens livres cy 400 livres

Plus comptans mille livres employées par Mr de Legulhan (?) pour l’acquit de certaines particulières affaires dudit seigneur marquis de Montespan cy 1000 livres

Pour l’offrande ou don du curé pour les nopces cent quatorze livres cy 114 livres

En argent comptant à Monsieur le marquis de Montespan pour donner des estrennes chez Monsieur de Mortemar [il s’agit du père de Madame de Montespan] cent septante-une livres cy 171 livres

Pour deux litz pour les femmes de madame la marquise de Montespan et pour la tapisserie de leur chambre

2260 livres

A monsieur Mercadet, orpfèvre [probablement un descendant de Pierre Mercade, marchand orfèvre attesté en 1577], pour reste de la vaiselle d’or ou autre qu’il a fournie sept cens quarante-deux livres cy 742 livres

Pour quatre guéridons, deux dorés et deux d’escaille de tortue septante-trois livres cy 73 livres

Plus pour quatre fauteuils, deux chaises, deux porte quarreaux et deux placques dorées quarante-huit livres cy 48 livres

En porcelaines pour le cabinet de la chambre de madame la marquise de Montespan trente-trois livres cy 33 livres

A monsieur de Beaumont à la descharge et prière de Monsieur le marquis de Montespan huict cens huictante livres cy 880 livres

Pour une couverture d’ouette quatre-vingtz livres cy 80 livres

Pour la garniture de deux cheminées quatre vingtz quatre livres cy 84 livres

A madame la marquise de Montespan en louis d’or quatre mil quatre cens livres cy 4400 livres

Pour un tapis de pied deux cens huictante livres cy 280 livres

6620 livres

Au franger pour les houppes des carreaux, cordons du miroir, moletz de l’escran de velours rouge et autres fournitures faittes par monsieur le marquis de Montespan cent huictante-trois livres cy 183 livres

183

Le présent compte cy dessus escript qui a esté payé à mon acquit, descharge et prière par madame la marquise d’Antin, ma mère, s’est trouvé revenir à la somme de vingt-neuf mil huict cens soixante-six livres, sans à ce comprendre les articles dont le montant n’est par tiré pour n’avoir esté encore payées, laquelle somme de vingt-neuf mil huict cens soixante-six livres je promets payer à madicte dame dans un an à compter de ce jourd’huy, ou compenser si bon luy semble annuellement jusques au parfaict payement d’icelle, auci les sommes qu’elle s’est chargée de me donner par an dans mon contract de mariage, au-delà néanlmoing de la somme de douze mil livres de rante que je jouiray pour la subsistance de ma maison, promettant encore, outre la susdite somme de vingt-neuf mil huict cens soixante-six livres, de luy paier ou compenser comme dessus le montant des articles non tirées en me faisant apparoir du payement d’iceux comme elle a faict du contenu en tous les aultres articles dont je [ai] devers moy les quittances qu’elle m’a remises en main, le tout sans préjudice d’une quittance que j’ay faicte à madicte dame et mère le VIe janvier dernier de la somme de six mil livres que j’ay receue en tant moings des sommes qu’elle m’a cy devant données par mon contract de mariage, ensemble de la quittance que je luy ay ce jourd’huy faicte de la somme de quatre mil livres par moy comme dessus [XX], de quoy et de tout ce dessus promet luy passer acte publique à sa première réquisition, fait à Paris, le septiesme may (sic) mil six cens soixante-trois

signatures

Aujourd’huy est comparu pardevant les notaires et gardenotes du Roy nostre sire en son chastelet de Paris soubzsignez, hault et puissant seigneur Monsieur Louis Henry de Montespan de Gondrin, marquis de Montespan et autres lieux, demeurant à Sainct-Germain-des-Prez-lez-Paris, grande rue de Tarranne, parroisse Sainct-Sulpice, lequel à recognu et confessé avoir signé de son sein manuel l’arresté de compte cy-dessus qui se monte à la somme de vingt-neuf mil six cent soixante-six livres tournois, outre l’autre somme, il recognoist que les articles dudit compte non tirés s’en [XX] autres montée à la somme de trois cent quatre-vingt-dix livres, le tout revenant à la somme de trente mil cinquante-six livres, ce fut faict et passé en l’hostel dudit seigneur, l’an mil six cent soixante-trois le dix-septiesme jour de aoust après-midy et a signé.

signatures

Aujourd’huy est comparue par devant les notaires gardenotes du Roy nostre sire en son chastelet de Paris soubzsignez, haulte et puissante dame dame Marie Chrestienne de Zamet, espouse separée quant aux biens d’avec hault et puissant seigneur Messire Hector Roger de Pardhaillan de Gondrin, seigneur marquis d’Antin, demeurant à Saint-Germain-des-Prez-lez-Paris, grande rue de Taranne, laquelle a mis la mains de Huart , l’un des notaires soubzsignez, le compte cy-dessus pour le garder pour ensuite par luy en delivré autant, ce qui a esté octroyé à madicte dame en son hostel sus-déclaré, l’an mil six cent soixante-quatre le huictiesme [sic] jour d’aoust après-midy et a signé.

Signatures