Engagement d’un musicien qui fait attention à son passeport (1667)

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Archives nationales, minutier central, étude I, 148, contrat d’allouage du 1er février 1667 (transcription en fin d’article, formulaire en gris).

Après une petite pause estivale, retour aux archives avec cet acte d’engagement, d’allouage, de Jean Durand, maître joueur d’instruments par Jacques Chemin, sieur de Mondeville et écuyer au régiment royal pour trois mois en échange du logement et de la nourriture. Le musicien se réserve le droit de mettre fin au contrat avant l’échéance prévue et son employeur s’engage à ne pas le retenir et à lui fournir un passeport qui lui permettra de se déplacer sans souci.

Comme les autres actes d’allouage, il s’agit donc d’un contrat de travail où les conditions de rémunération sont spécifiques : pas de salaire en numéraire dans le cas présent, mais en nature, en logement et en nourriture. Il n’y a rien de spécifié sur le linge ni le transport de Jean Durand. Jean Durand semble être un impécunieux (ce qui n’est pas très original à cette époque) ou un malchanceux : il est repéré dans le projet Familles parisiennes pour demander son élargissement de la prison de Fort-l’évêque en 1664, en raison d’une dette de 11 livres 3 sols qu’il aurait contractée auprès d’un marchand de vin et qu’il conteste.

L’employeur de Jean Durand est assez mystérieux : Jacques Chemin, sieur de Mondeville, capitaine au régiment royal, n’est attesté dans aucune base de données existante. Mondeville pourrait faire référence autant à la localité normande, située tout près de Caen, qu’à celle en Gâtinais, relevant de l’abbaye de Port-Royal. Un sieur de Mondeville est bien attesté à cette époque mais il s’appelle Jacques Morin et il est trop âgé (il était déjà majeur en 1611…et paléographiquement, Morin, cela ne colle pas vraiment). Tout simple capitaine qu’il soit, ce mélomane engage cependant Jean Durand à son propre service (et non au nom du régiment) lors de la campagne militaire qui se prépare (la guerre de Dévolution, qui éclate en mai 1667 à propos du non paiement de la dot de Marie-Thérèse par l’Espagne à la France et se finit en 1668, par le traité d’Aix-la-Chapelle).

Au-delà de la thématique de la musique, et de la sous-thématique de la musique en campagne militaire, cet acte est particulièrement intéressant par la mention du passeport qui sera fourni à Jean Durand en cas de rupture de contrat (rupture qui par ailleurs n’appelle pas compensation financière à l’égard de l’employeur). Sous l’Ancien régime un passeport n’est pas un document d’identité tel que nous le connaissons aujourd’hui, mais comme son nom l’indique, un document permettant de voyager tranquillement, un sauf-conduit. Ce n’est qu’à partir du XVIIIe siècle et surtout au XIXe siècle que le passeport deviendra une attestation d’identité. Ici donc, ce que Jean Durant réclame, c’est un document attestant qu’il peut voyager sereinement, ce qui nous renvoie au contexte de son engagement : les passeports sont particulièrement utilisés dans les régions frontalières de celles des conflits, afin de prouver que le voyageur n’est pas un déserteur ni un ennemi, impression que Jean Durant ne veut pas donner lors de son retour à Paris sans son employeur (pour en savoir plus sur la transition du passeport/sauf-conduit au passeport/carte d’identité, voir Vincent Denis, « Administrer l’identité », Labyrinthe, 5 | 2000, 25-42].

Si on ignore la teneur exacte du passeport qu’aurait eu (qu’a eu?) Jean Durant, on peut en avoir une idée avec ce « passeport » au contexte croustillant, d’une trentaine d’années postérieur, accordé par le roi (et donc revêtu de toute la majesté possible, celui accordé par de simples particuliers à des tiers devaient être moins solennels et moins protecteurs). Dans le cas du sauf-conduit du seigneur de la Pivardière qui a été imprimé, la fonction de protection est totalement explicite  : dans les trois mois de protection qui ont été accordés au sieur afin de revenir à Paris laver sa femme de tout soupçon d’assassinat envers sa personne, aucun officier royal ne peut l’arrêter ni le mettre en prison pour le crime de bigamie dont il est par ailleurs accusé (cet acte est à lire, vraiment…) [Sauf-conduit du roy accordé à Louis de La Pivardière,… sieur du Bouchet,… Donné à Versailles, le 26 août 1698, Bibliothèque nationale de France, département Droit, économie, politique, 4-FM-17548 (12), disponible sur Gallica].

aloué, 1er febvrier 1667, fait grosse

Fut présent Jean Durand, maistre joueur d’instrument à Paris, y demeurant rue Sainct Antoine, parroisse Sainct-Paul, lequel s’est aloué pendant trois moys d’huy prochains avecques Jacques Chemin, escuyer, sieur de Mondeville, capitaine au régiment royal, demeurant à présent à Paris, rue de l’Irondelle, parroisse Sainct-André-des-Arts à ce présent, pour le servir pendant ledit temps de sondit art et tout ce dont il se mesle en iceluy, à la charge par ledit sieur de le nourir, loger pendant ledit temps et en cas que pendant iceluy temps ledit Durand ne se trouvast bien et voullust se retirer, ledit sieur de Mondeville sera tenu de luy donner son congé avecq passeport de sa personne s’il est de besoin pour se retirer, ce qui a esté accepté par ledit sieur de Mondeville, promettant, obligeant chacun endroit soy, renonçant, faict et passé en ladite maison de la Salemandre devant déclarée (sic), l’an mil six cens soixante-sept, le premier jour de febvrier après midy et ont signé.