Rossignol, linotte, pinson : l’inventaire d’un oiselier en 1665

Archives Nationales, Minutier central, étude VIII, 710, inventaire du 15 juillet 1665 (transcription en fin d’article – n’ont été transcrits que le paragraphe initial et les marchandises et outils -, formulaire en gris).

L’acte du jour est un inventaire réalisé après le décès de Quentine de Roissy, femme de Charles La Haye (dont le nom est orthographié Lanhané dans l’inventaire, je l’ai laissé ainsi), marchand maître oiselier à Paris, au nom de leur fille mineure et en vue de son remariage avec Madeleine Royer, veuve de Louis Pécherot, boulanger à Chevreuse.

À propos de généralités sur l’inventaire après décès, sur son intérêt mais aussi les pièges qu’ils présentent à l’historien, je vous renvoie à l’article consacré à l’inventaire après décès du fleuriste Simon Grou en 1669.

Sur le plan formel, l’inventaire de Quentine de Roissy ne se distingue pas beaucoup de celui de Simon Grou : lui aussi peu épais (5-6 pages), les biens sont décrits par catégorie avec les marchandises et outils en fin d’inventaire, juste avant le chapitre des dettes. Il n’y a pas de garde bourgeoise pour l’enfant mineure et il a été fait appel à un des jurés du métier pour priser au mieux les cages et oiseaux. En revanche, il est intéressant de noter la raison de rédaction de cet inventaire, à savoir le prochain remariage du veuf avec une veuve également, Madeleine Royer, présente en tant que témoin, et la mention d’un juré mais pas d’un priseur pour les biens communs, prisés à « leur juste valeur et sans crue ». La crue est une disposition particulière, qui concerne aussi bien les inventaires parisiens que régionaux : il s’agit d’une augmentation dont le montant est réglé par la coutume, d’un quart pour Paris, un huitième pour le Valois, un sixième à Meaux (source : Claude-Joseph de Ferrière, Dictionnaire de droit et de pratique, 1769, tome I, p. 407). Et pour pouvoir se remarier en toute tranquillité, il fallait solder, si vous me passez l’expression, la précédente communauté d’avec la défunte et mettre les comptes au clair avec l’orpheline.

L’oiselier Charles de La Haye n’habite pas dans le quartier connu pour ses activités animalières depuis le Moyen Âge, appelé Vallée de Misère (en souvenir d’une crue dévastatrice de la Seine en 1493) et qui correspond aujourd’hui à une partie du quai de la Mégisserie à Paris où l’on trouve toujours des animaleries. Au contraire il habite au faubourg Saint-Germain-des-Près, rue du Four, une rue qui longe la foire Saint-Germain, dans une maison probablement meilleur marché que sur le quai de la Mégisserie. Notons néanmoins qu’il est bien indiqué maître à Paris, le lieu de résidence ne faisant pas la qualité de « maître à Paris » et qu’il tient sa boutique chez lui : en effet, le grand privilège des maîtres parisiens est à l’époque de pouvoir exercer leur métier où bon leur semble, tandis que les autres maîtres, qu’ils soient de Rouen ou d’un faubourg parisien, doivent solliciter une deuxième réception à Paris s’ils veulent y tenir boutique.

Notons que le père de Charles La Haye est lui-même oiselier, potentielle trace d’une dynastie d’oiseliers en ce mi XVIIe siècle, mais que Charles a suivi un apprentissage de joueur d’instruments entre 1654 et 1658 selon le contrat d’apprentissage passé avec Louis Le Pape  (étude LXX, 148 contrat du 2 avril 1654, Charles était alors âgé de 20 ans, ce qui implique qu’il est devenu veuf à 30 ans).

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Les frères Le Nain, Enfants avec une cage à oiseaux et un chat, Vers 1646, Huile sur toile, 56,5 x 44 cm, Karlsruhe, Staatliche Kunsthalle. Pas d’oiseau (envolé?, mangé par le chat?) mais une cage.

Qu’est-ce qu’un oiselier ou oiseleur? Il faut imaginer l’environnement sonore des villes (un projet en cours ici pour la reconstitution sonore du Paris du XVIIIe siècle), parmi lesquels le bruit des serins, rossignols et autres volatiles comestibles et moins comestibles. Si le poulailler s’occupe des gallinacés, pour les petits oiseaux de loisir recherchés pour leur chant, c’est à l’oiseleur, un attrapeur et vendeur, qu’il faut s’adresser. La profession est attestée à Paris depuis la fin du XIIIe siècle au moins, et elle est fortement encadrée : en 1402 Charles VI octroie par lettres patentes aux oiseleurs parisiens, mais aussi étrangers, le privilège de pouvoir vendre leurs animaux  sur le Grand-pont les dimanches et jours de fêtes. Les premiers statuts mis par écrits datent de la fin du XVIe siècle selon Lespinasse, et sont confirmés par la suite. Ce qui est intéressant c’est que leurs statuts et règlements relèvent aussi des Eaux et Forêts : ceci dit, cela semble logique, puisque les oiseleurs n’élèvent pas d’oiseaux, mais les capturent dans les bois et forêts qui sont de facto sous la juridiction des Eaux et Forêts. Cette institution prend son rôle très au sérieux et témoigne d’une conscience écologique précoce : par exemple il y a une « saison de la chasse » si on peut dire, puisque lors du temps des nichées (qui court de février à août quand même), les oiseleurs ont interdiction d’organiser des captures.

De gauche à droite et de haut en bas : fauvette à tête noire (le mâle), linotte, ortolan, pinson. Source : Wikipedia.

Que vend Charles de la Haye? Il n’est pas spécialisé dans les oiseaux exotiques : il n’a ainsi aucun perroquet dans sa boutique alors que ce dernier est la coqueluche des élites. En revanche, il propose des oiseaux de « vollouer », des rossignols, des fauvettes, des ortolans (qui sont des chanteurs mais aussi un mets recherché…), des linottes, des pinsons, des chardonnerets et deux espèces que je n’ai pas réussi à identifier, les cochenirs et les brohairs (si ma lecture n’est pas fautive), prisés entre dix sols et deux livres en moyenne (ce n’est pas hors de prix). Potentiellement, on comprend qu’il peut également vendre des alouettes et des cailles. Les outils prisés consistent en cages de diverses sortes, et en des filets : pas de mention de glu, qui devait trop peu valoir pour être prisée en un article à part (peut-être dans « les outils et plusieurs petites ustancilz servant à la profession »?). On peut imaginer que l’une des dettes transcrites en fin d’inventaire, les 36 livres au grenetier, fait référence à la nourriture achetée pour les oiseaux.

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Probablement le plus célèbre des oiseaux peints, le Chardonneret de Carel Fabritius, 1654, huile sur bois, 33,5×22,8 cm, Royal Picture Gallery Maurtishuis, La Haye. Source : Wikipedia.

Inventaire, 15 juillet 1665

L’an mil six cens soixante cinq, le quinziesme jour de Juillet après midy, à la requeste de Charles Le Lanhané, marchand maistre oysellier à Paris, y demeurant à Sainct-Germain-des-Prez-lez-Paris, rue du Four, parroisse Sainct-Sulpice, tant en son nom à cause de la communauté de biens qui a esté entre luy et deffuncte Quentine de Roissy, jadis sa femme, que comme père et tuteur naturel de Geneviesve Le Lanhané, fille de luy et de ladite deffunte de Roissy, et en la présence de Louis le Lanhané, aussy marchand maistre oysellier à Paris, père dudit Lanhané, de Denise Lanhanné femme de Louis Masion, compagnon tuillier, tante dudit Charles Lanhanné, et de Nicolle Lanhané, vefve de deffunt Antoine le Danseur, sœur d’icelluy Lanhané, et de Magdelaine Royer, vefve de deffunt Louis Pécherot, vivant marchand boulanger à Chevreuse, future espouze et accordée dudit Charles Lanhané, et de Mathurin Guillé, charpentier à Paris, amy, à la conservation des droitz des partyes et de tous autres qu’il appartiendra, par les notaires gardenotes du Roy au Chastelet de Paris, soubzsignéz, a esté fait description de tous les biens meubles, ustanciles de menage, marchandises d’oyseaux, ustanciles servant à la profession d’oysellier et autres effetz demeurez après le décedz de ladite deffunte Roissy, trouvez et estans es lieux cy après déclarez, deppendans de ladite maison où ledit Lanhané est demeurant, dite rue du Four. Iceux biens meubles et ustanciles de menage prisez à l’amiable entre tous les declarants cy-dessus nommez et à l’esgard desdits oyseaux et ustancils servant à ladite profession d’oysellier, ont esté prisez et estimez par Roger Brice, pareillement maistre oysellier à Paris et à présent jurez dudit mestier pour ce appelée (sic) par ledit Charles Lanhané, le tout à sa juste valeur et sans crue aux sommes de deniers selon et ainsy qu’il ensuit, lesdits Charles Lanhané, sadite sœur, vefve Percherot et Denise Lanhané ont déclaré ne sçavoir escrire ne signer et les autres ont signé.

Ensuit les marchandises d’oyseaux et ustancilz servant à la profession trouvez en ladite chambre.

Item six rossignols, deux fauvettes à teste noire et deux cochenirs (?) engagez, prisez avec leurs cages et neuf cages à rossignols vuides prisé le tout 20 livres.

Item un fillet servant à prendre des oyseaux prisé avec un autre fillet à prendre caille 20 livres.

En la boutique s’est trouvé

Item huit rossignols et deux fauvettes à teste noire prisez avec deux autres rossignols de vollée avec leurs cages et tous les autres cages à rossignols qui estoient en ladite boutique la somme de 12 livres

Item dix ortolans de meüe et vingt oyseaux aussy de meue tant linotes, pinsons, chardonneret que brohair (?) prisé le tout 40 livres

Item vingt-huit oyseaux de vollouer tant pinsons, linotes, chardonnets qu’autres prisez avec leurs cages 12 livres.

Item la quantité de soixante cages ou environ tant de fil de fer que bois et trébuchetz servant à allouettes, cailles et autres oyseaux prisées ensemble 15 livres.

Item les outils et plusieurs petites ustancilz servant à ladite profession d’oysellier estant en ladite boutique ont esté prisées à la somme de six livres 6 livres.

Déclarant dudit Charles Lanhané qu’il est deub par la communauté d’entre luy et ladite deffunte la somme de quatre-vingtz-seize livres sçavoir trente-six livres à un nommé Marqueron Marc Noeuf, grenetier et le surplus aux héritiers du sieur Lhuillier dont ils ont passé obligation audit sieur Lhuillier.

Ce fait, tous lesdits biens meubles, ustancilz de menage, oyseaux, cages et autres choses cy dessus declarées demeurent en la possession dudit Charles Lanhané qui s’en est chargé et charge pour le tout, représenter quant et aussy qu’il appartiendra, lesdits Charles Lanhané, sa sœur, ladite vefve Pecherot et Denise Lanhané ont déclaré ne sçavoir escrire ne signer et les autres ont signé.