Une blanchisseuse blanchit ses agresseurs (1688)

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Archives nationales, Minutier central, étude I, 188, désistement du 25 septembre 1688 (transcription en fin d’article, formulaire en gris).

L’acte du jour sera court (et en retard à cause d’un week-end davantage consacré aux Journées Européennes du Patrimoine qu’à la transcription).

Il s’agit de l’abandon de plainte et de procès de la part de Madeleine Le Roy, blanchisseuse et veuve de Jean Bouhault, tailleur de pierre à Paris, à l’encontre d’un certain François Martin, officier du roi, d’Antoine Pron (ou Prou), et de la veuve de Léger, pour raison d’une blessure à l’oeil occasionnée par un coup de fusil dans un pot de faïence. Ce désistement se fait sans contrepartie financière.

Il devrait vous rappeler l’acte entre un mangeur de feu et des Anglais, qualifié d’accord : si les termes varient, le déroulé et l’objectif sont les mêmes. L’acte tient sur une seule page, et comporte les informations essentielles à ce genre d’acte : l’évocation des parties, en commençant par celle qui se désiste de la plainte (notons que son métier est précisé, mais seulement après sa qualité de veuve et le métier de son défunt mari), quelques informations sur les circonstances qui ont amené à une confrontation potentiellement judiciaire, et les modalités de renonciation aux poursuites. Ici on peut noter que le notaire s’est déplacé jusque chez la veuve Bouhault, celle-ci étant au lit à cause de sa blessure, mais « au surplus saine d’esprit et entendement comme il est aparu aux notaires soussignez » comme la formule, que l’on trouve plus généralement dans les testaments, l’indique.

Par ces renonciations ou désistements, le rôle de médiateur du notaire est patent : c’est un acteur essentiel de ce qu’on appelle l’infra-justice qui a pour but non de punir ou d’acquitter, mais de rétablir la concorde et l’ordre social, et de le faire de façon publique, par des réparations d’honneur et des compensations financières, en évitant la justice (Benoît Garnot, « Justice, infrajustice, parajustice et extra justice dans la France d’Ancien Régime », Crime, Histoire & Sociétés / Crime, History & Societies, Vol. 4, n°1 | 2000, 103-120). Dans le cas présent, la veuve ne demande aucune réparation d’honneur ni financière, pas même le paiement du chirurgien « consent que le tout soit et demeure nul comme non fait ny advenu, sans aucuns depens, dommages ny interestz prétendre par elle« .

Ce genre d’actes est particulièrement intéressant en raison des quelques informations que l’on peut trouver sur la raison du conflit : soit il s’agit d’un accident, comme ici, développé de façon à lier blessure à l’oeil au coup de feu accidentel en passant par le pot de faïence, soit de paroles injurieuses, rarement détaillées malheureusement…On entre par ce biais dans une vie quotidienne qui dépasse le cadre du formulaire, au même titre que certains documents conservés dans les fonds judiciaires criminels d’Ancien Régime. Il n’y a pas de référence plus précise aux procédures engagées devant la justice avant l’accommodement, qui sont de facto abandonnées par la réalisation d’un acte notarié de ce genre.

Sur le plan social, l’acte témoigne d’un phénomène aujourd’hui disparu en France mais encore présent dans d’autres pays où la législation permet encore un port d’armes aisé. Les inventaires après décès à Paris comportent souvent des armes, blanches ou à feu, que l’on rattache difficilement à l’appartenance aux milices parisiennes, et les archives criminelles ainsi que les lettres de rémission ne manquent pas d’affaires de tirs accidentels quand il ne s’agit pas de coups volontaires.

Espérons que Madeleine Le Roy s’en soit finalement sortie : aucun des individus cités n’apparaît dans une base de données, à l’exception peut-être d’Antoine Prou s’il s’agit bien du maître peintre et sculpteur décédé avant 1687.

Je ne reviens pas sur le timbre fiscal, ni sur le fait que ne sachant pas signer, Madeleine a été interpellée par les notaires (voir respectivement cet article et celui-ci).

Désistement, 25 septembre 1688, faict grosse, petit papier, huit deniers le feuillet.

Fut présente Madelaine Le Roy, veuve de Jean Bouhault, tailleur de pierre, elle blanchisseuse demeurante à Paris, rue du Sépulcre, quartier Saint-Germain-des-Prez, parroisse Saint-Sulpice, laquelle c’est par ces présentes, désistée et désiste des plainte, information et pousuittes criminelles qu’elle a fait allencontre de François Martin, dit Saint-Martin, officier du roy, Antoine Pron, la veuve de Léger, au sujet de la blessure qu’elle a à l’oeil droit qui luy a esté causée par un éclat d’un pot de fayance cassé d’un coup de fusil qui s’est tiré par accident chez ladicte veufve Bouhault et les susnommez, consent que le tout soit et demeure nul comme non fait ny advenu, sans aucuns depens, dommages ny interestz prétendre par elle allencontre desdits Saint-Martin, Pron la veuve de Léger et autres.

N’entendant point inquietter ny rechercher lesdits Saint-Martin, Pron, veufve Léger et autres à l’occasion de ladicte blessure telle chose qui en arrive, attendu que ce n’est que par un par (sic) accident qu’elle luy a esté causée, promettant, obligeant, renonçant, fait et passé à Paris, en la demeure de ladicte veuve Bouhault, dans une chambre au quatriesme estage d’une maison apartenant à Madame Paulet, rue du Sépulcre, où elle est alitée à cause de sadicte blessure et au surplus saine d’esprit et entendement comme il est aparu aux notaires soussignez, l’an mil six cent quatre-vingtz-huit, le vingt-cinquiesme jour de septembre avant midy et a déclaré ne sçavoir escrire ny signer de ce enquis.