Recrutement pour les îles d’Amérique avec congé maladie de prévu (1686)

Archives nationales, Minutier central, étude I, 184, marché du 18 mars 1686 (transcription en fin d’article, formulaire en gris, mentions marginales en violet).

J’avoue avoir rarement rencontré d’acte tel que celui de cette semaine, qui nous emmène de Magnac en Limousin aux Antilles en passant par Paris et La Rochelle.

Il s’agit d’un marché, ou plutôt de l’engagement de trois tailleurs de pierre et maçons limousins, Léonard Bonnet, François Testart et Simon Cosson, par le Père Raymond Carbonnières, supérieur de l’ordre des dominicains et de la mission d’Amérique, afin qu’ils viennent travailler pour trois ans pour l’ordre dans les îles d’Amérique, moyennant le prix du voyage aller-retour à partir de La Rochelle, la nourriture, 500 livres chacun (en sucre, dont une avance de 90 livres avant leur départ), la fourniture d’outils et d’apprentis à former, ainsi que les médecins en cas de maladie. Le marché prévoit un forfait de congés maladie (ne devant pas excéder deux mois par an) et interdit l’emploi par des tiers des maçons ainsi recrutés.

L’acte suit le formulaire traditionnel des marchés : les trois engagés « promettent et s’obligent » à travailler pour l’ordre et à suivre ses ordres, sont listées toutes leurs obligations mais aussi celles de leurs employeurs, très précises comme on peut s’en rendre compte à la lecture. On peut noter entre autres que les dominicains attendent des trois hommes l’exclusivité en terme de travail, mais aussi la formation de locaux (« des naigres« ) et qu’ils font particulièrement attention à leur santé, mise à rude épreuve en ces terres tropicales, en leur mettant à disposition médicaments et médecins en cas de maladie, mais surtout un congé maladie annuel de deux mois (une première de ce que j’ai pu voir des archives à cette époque).

Les conditions de versements du salaire font écho à ce qui fait alors l’intérêt et la richesse des Antilles, dites îles à sucre, mais aussi le malheur de l’ordre pour en avoir abusé selon ce qu’en rapporte Jean-Baptiste Labat, auteur d’un Nouveau voyage aux Isles de l’Amérique…(Paris, chez Guillaume Camelier fils, 1722, tome I, p. 114) : à la fin du XVIIe siècle, au moment où le père Raymond Carbonnières en est le supérieur, la maison de l’ordre en Martinique est endettée à hauteur de 700 000 livres sucre…

L’acte est aussi un bon exemple des émigrations de l’époque. Le cas des maçons limousins est bien étudié : le phénomène remonterait au Moyen Âge, avec des Limousins recrutés sur le chantier de l’église d’Uppsala en Suède (1287) et par la suite sur les différents grands chantiers qui émaillent non seulement le royaume de France mais aussi l’Europe, et comme ici, l’Outre-Atlantique (un peu de bibliographie : article d’André Merlier sur « Les Types d’émigration limousine », dans Etudes rhodaniennes, 1934, volume 10, n°3. Parmi les plus récents, sur l’émigration limousine au XVIIIe siècle, Annie Moulin, Les Maçons de la Creuse, les origines du mouvement, Presses Universitaires Blaise Pascal, 1994,  sur le tournant Moyen Âge-époque moderne, Jean Tricard, Les campagnes limousines du XIVe au XVIe siècle. Originalité et limites d’une reconstruction rurale, Paris, PUPS, 1996, p. 96-101 notamment) Je n’ai pas trouvé plus d’informations sur les trois hommes dans les bases de données existantes : ont-ils réellement appareillé, sont-ils bien resté trois ans sur place? Seul un dépouillement des archives maritimes à La Rochelle et des archives de la congrégation pour la Propagande de la Foi, dont relève l’ordre du Père carbonnière (Rome) notamment permettrait d’avoir des informations complémentaires sur l’avenir de ces trois hommes. Ce qui est sûr, c’est que si le programme s’est bien déroulé comme prévu, les trois hommes sont donc montés de Magnac en Basse-Marche (il s’agirait très probablement de Magnac-Laval plus que de Magnac-Bourg) à Paris, où ils ont donc été recrutés par le père Carbonnières, puis ont dû se rendre à La Rochelle où ils ont embarqué sur un bateau en partance pour les Antilles (La Rochelle est à l’époque le principal port pour les échanges avec l’Amérique, qu’il s’agisse du Canada ou des Antilles – il n’y a pas d’étude consacrée au commerce américain de La Rochelle au XVIIe siècle, citons les travaux d’Étienne Trocmé et de Marcel Delafosse, auteurs de le Commerce rochelais de la fin du XVe siècle au début du XVIIe siècle, Armand Colin, 1953, qui s’arrêtent vers 1660, et les travaux de Brice Martinetti, Les Négociants de La Rochelle au XVIIIe siècle, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2013). Au retour, voyage en sens inverse, avec une arrivée prévue à La Rochelle ou dans un autre port selon les conditions du voyage.

Marché, 18 mars 1686, moyen papier, dix-huit deniers la feuille, fait grosse.

Furent présens Léonnard Bonnet, François Testart et Simon Cotton, tous trois tailleurs de pierres et maçons de la parroisse de Magnac pais de la Basse-Marche, estant de présent à Paris, logez à la rue des Canettes en la maison où est pour enseigne l’Autruche, parroisse Sainct-Sulpice, lesquels promettent et s’obligent envers révérend père Rémond Carbonnières, préfet apostolique et vicaire général des missions de l’ordre des frères prescheurs dans les Isles françoises de l’Américque, estant de présent à Paris, logé rue Sainct-Dominicque au noviciat des Jacobins, à ce présent et acceptant de partir incessamment au premier ordre que ledict R. P. Carbonnières leur donnera pour leur transporter en la ville de La Rochelle et de là dans lesdites Isles de l’Américque, pour y travailler et demeurer durant le temps de trois années, à compter du jour de leur desente et arrivée en l’une d’icelles isles, de leurs mestiers de massons et tailleurs de pierres, à l’effet de quoy il leur sera fourny de tous les outils dont ils auront besoing, suivant les ouvrages à quoy ils seront employez conformément aux ordres qui leurs seront donnez par les religieux dudit ordre qui sont esdites isles, à cette fin seront nouris du jour de leur départ de cette ville, jusques en ladite ville de La Rochelle, mesmes en ladite ville de La Rochelle, jusques à leur départ et embarquement sur le vaiseau qui leur sera désigné, comm’aussy dans ledit vaisseau et durant tout le temps qu’ils seront dans lesdites isles, comme les autres ouvriers qui travaillent en icelles, mesmes tant en santé que maladie et assistances de chirurgiens, médecins et apoticaires aux despens desdicts religieux qui leurs fourniront le blanchissage de linge et payeront les frais et droits de leur passage.

Et après lesdittes trois années expirées sy lesdicts Bonnet, Testart et Cotton désirent où l’un deulx repasser en France, ils seront pareillement défrayez aux despens desdicts sieurs religieux tant pour leur passage dans le vaisseau que pour leur nourriture, jusques audit lieu de La Rochelle ou un autre port de mer en France où arrivera le vaisseau sur lequel ils seront seullement, et au cas qu’ils désirent demeurer plus longtemps que trois années au service desdicts religieux, ils le pourront faire sans pouvoir soubz quelque prétexte et ocasion que ce puisse estre quitter ledict service qui leur sera ordonné par lesdits religieux soit en leurs maisons ou pour leurs amis, pour aller travailler ailleurs mesmes après l’eschéance desdictes trois années sy lesdicts ouvriers travailloient comme il leur sera loisible de le faire pour d’autres que par leurs ordres, ils ne pourront prétendre que lesdits sieurs religieux les défrayent des frais du passage et nouritures pour leur retour en France ains au contraire ils en seront descheus et lesdits sieurs religieux deschargez purement et simplement, comm’aussy a esté convenu et accordé entre lesdites parties que sy lesdits ouvriers ou aucunes d’eulx vinsent à tomber malade et que la maladie dont ils seroient affligez leur fit perdre plus de deux mois par chacune desdites trois années ils seront tenus ou l’un d’eulx qui en sera affilié obligé et tenu de remployer les journées qui auront excédé ledit temps de deux mois par années, après l’expiration d’icelles trois années, avec touttes les journées qu’ils ou aucuns d’euls auront manqué à travailler par leur faulte et négligence, mesme lesdits Bonnet, Testart et Cotton s’obligent de montrer l’art de maçonnerie et à tailler des pierres aux naigres que lesdits religieux dudit ordre leurs pourront à cet effet donner.

Ce marché ainsy fait moyennant la somme de cinq cents livres tournois monnoye de France pour chacun desdits trois ouvriers et qui revient pour les trois à la somme de quinze cents livres pour lesdittes trois années qui sera payée ausdits ouvriers par lesdits religieux ainsy que ledit R. P. Carbonnière s’oblige de leur faire faire en sucre brutte audit lieu des isles où ils seront employez à raison d’un sols la livre sur lesquels gaiges ledit R. P. Carbonnière promet et s’oblige de faire bailler, payer et déliver par avance ausdits Bonnet, Testart et Cotton en ladite ville de La Rochelle avant leur embarquement par le sieur Classe ou autres, la somme de quatre-vingtz-dix livres qui est pour chacun d’eux trente livres à peyne et pour plus grande souretté ausdits ouvriers de l’exécution du contenu en cesdites présentes ledit R. P. Carbonnière promet le faire ratiffier et agréer par les religieux dudit ordre qui sont esdites isles et en fournir acte en bonne forme ausdits ouvriers incontinent après leur arrivée esdites isles aussy à peynes, et pour l’exécution des présentes ledit R. P. a esleu son domicille irrévocable en la maison dudit ordre en l’isle de la Guadeloupe auquelles et nonobstants, promettans, obligeans chacun endroit soy, renonçans, fait et passé à Paris es estudes le dix-huictiesme jour de mars mil six cents quatre-vingtz-six avant midy, ledict Cotton a declaré ne sçavoir escrire ny signer et les autres ont signé.