Wedding in Paris (1672)

Archives nationales, Minutier central, étude VIII, 738, contrat de mariage du 1er août 1672 (transcription en fin d’article, formulaire en gris).

Un blog sur les archives notariales anciennes et pas encore un seul contrat de mariage? C’est chose faite cette semaine, avec ce contrat de 1672 par lequel Patrice Caune, interprète du roi, et Agnès Robison, fille majeure, Ecossais tous les deux, en présence de deux témoins également écossais, règlent les conditions financières de leur mariage : un douaire de 300 livres tournois de rente, une dot consistant en tous les biens de la jeune femme et un préciput de 500 livres tournois.

C’est un contrat de mariage extrêmement simple dans sa formulation : on retrouve ainsi de façon traditionnelle la mention des deux époux et de leur parentèle (notamment pour indiquer que ce contrat est fait avec leur accord), puis des témoins, et enfin une série de formulaires indiquant l’engagement à se marier religieusement (« icelluy faire et solemniser en face de nostre mère saincte Eglise le plus tost que faire ce poura et qu’il sera advisé entr’eux, leurs parens et amis ») et le conditions financières.

Pour ces dernières un paragraphe particulier s’impose. Généralement, comme ici encore, les époux ont choisi de suivre la coutume parisienne, en étant communs en biens, à la réserve toutefois des dettes contractées avant le mariage qui restent personnelles. C’est à dire que tout ce qu’ils apportent et tout ce qui sera acquis lors du mariage fera partie des biens communs et non des « propres » de chacun. La dot, terme non utilisé ici, est cependant évoquée, en non chiffrée, par la formule « se prennent aux biens et droitz à chacun d’eulx appartenans qu’ilz promettent apporter et mettre ensemble la veille de leurs espouzailles » : si le mot dot fait surtout référence à la somme d’argent apportée par la future épouse à son époux, on remarque qu’il peut y avoir l’équivalent de la part du mari également. Le douaire est la contre-partie de la dot, dans le cas de figure d’un veuvage féminin : il s’agit pour le mari d’assurer la subsistance de sa femme après son décès, en assignant une portion de ses biens à son entretien. Le douaire peut être coutumier (à Paris cela équivaut à la moitié des biens du défunt) ou bien préfix, comme c’est le cas ici (il s’agit d’une somme fixée lors du contrat, en l’occurrence la très belle somme de 300 livres tournois de rente au denier 20 – soit une rente à 5%). Enfin le préciput, de praecipus – que l’on prend avant tous les autres, est à l’origine et encore aujourd’hui une sorte d’avantage pour un héritier : en effet et ici, prévu dans un contrat de mariage, il est pris par le survivant du couple sur les biens de la communauté avant tous les autres héritiers, il peut être chiffré numériquement (comme ici, avec le choix d’être en nature ou en argent sonnant) ou non (portant sur une catégorie de biens en particulier, comme les bijoux, les vêtements pour les femmes, les armes pour les hommes). La veuve est la première créancière des biens de son défunt mari. Il est aussi possible à la femme de se protéger des dettes de son époux en dénonçant la communauté : les époux sont alors séparés de biens, ce qui permet de protéger la dot, les propres et le douaire négocié (« Sera permis à ladite damoiselle future espouze de renoncer à ladite communauté et de reprendre ce qu’elle aura aporté en mariage avec ce que pendant icelluy luy adviendra et eschera par sucession, donnation et autrement et ses douaire et préciput susdits, le tout franchement et quittement sans estre tenue des debtes de ladite communauté quoy qu’elle y eust par le serment faict obligée ou condamnée dont elle sera acquittée par les heirs et sur les biens dudit futur espoux« ).

Au vu des sommes engagées par les deux promis (l’acte officialisant le mariage est, rappelons-le, la mention sur le registre paroissial à cette époque, et non le contrat de mariage passé devant notaire ou sous seing privé puis insinué – l’insinuation donne une légitimité à un acte privé), il s’agit d’un couple riche et haut placé socialement : lui est qualifié de maistre et d’officier du roi, elle de damoiselle, le douaire est très conséquent, 6000 livres tournois de principal (soit au denier 20, 500 livres par an), et le préciput également (500 livres).

Je n’ai rien trouvé sur Agnès Robison et sa famille originaire de « Glascüe » ou Glasgow. En revanche, son promis, originaire d’une ville écossaise qui m’a résisté, était encore en 1670 au service d’Antoine Barberini, archevêque de Reims : à cette date il fait insinuer une donation aux religieuses Bénédictines Anglaises de Pontoise, à cause de Suzanne Caune, sa cousine novice chez elles et est qualifié de gentilhomme au service de l’archevêque (Archives nationales, Y, 219, fol. 323v). On peut hésiter sur ses compétences linguistiques : il doit maîtriser l’anglais, le français mais aussi l’italien. On ignore à quelle date il a obtenu son brevet de secrétaire et interprète du roi : notons cependant qu’il se marie en 1672, peu après le décès de son précédent employeur, Antoine Barberini, et que ce mariage est peut-être à la fois un tournant dans sa vie personnelle mais aussi professionnelle. Sur les secrétaires et interprètes du roi existe très peu de littérature : Guillaume Poisson a ainsi écrit un article sur ceux de l’ambassade de France à Soleure dans la seconde moitié du XVIIe siècle mais on attend toujours une prosopographie plus complète et générale afin d’étudier ce milieu et en particulier la représentativité de Patrice Caune et des conditions financières de son mariage.

Assez exceptionnel par les sommes en jeu, par sa brièveté, et par la nationalité des époux, ce contrat se distingue aussi par le très petit nombre de témoins présents, 2, ce qui est le minimum requis lors d’un contrat de mariage (il faut quatre témoins pour le mariage religieux) : les deux témoins sont écossais (what else, ai-je envie de dire…), l’un est prêtre au collège des Ecossais (actuellement au 65 rue du Cardinal-Lemoine à Paris), établissement par lequel est peut-être passé Patrice Caune (les archives de cette période n’ont pas été conservées), l’autre un marchand ami de la promise. Promis comme témoins témoignent des liens privilégiés entre la France et l’Ecosse, notamment après les révolutions anglaises mais leur petit nombre implique une place à part dans la société de l’époque (on peut se reporter à l’article de Scarlett Beauvalet et Vincent Gourdon sur les « Liens sociaux à Paris au XVIIe siècle : une analyse des contrats de mariage de 1660, 1665 et 1670 », dans histoire, économie et société, 1998, volume 17, n°4, p. 583-612). Le nombre et la qualité des témoins sont à la fois une marque de sociabilité et de publicité du statut social, or ici, leur présence a minima laisserait entendre une union précipitée, socialement inadmissible – une mésalliance? – et plus probablement le déracinement des deux promis, notamment pour Patrice Caune qui a été en service à l’étranger auprès d’Antoine Barberini, et qui viendrait tout juste d’intégrer le corps des secrétaires et interprètes du roi.

mariage, premier aoust 1672, faict grosse

Furent présens Maistre Patrice Caune, secrétaire et interprète du roy en langues estrangères, filz de deffuntz Jacques Caune, de la ville de Thoras en Ecosse et de damoiselle Hélène Laizelé, sa femme, demeurant à Sainct-Germain-des-Prez-Lez-Paris, rue de Tournon, pour luy et en son nom d’une part.

Et damoiselle Agnès Robisson, majeure usante et jouissante de ses droitz, fille de Guillaume Robisson, lieutenant au régiment Douglas de la Ville de Glascüe en Ecosse, et de demoiselle Elizabeth Amisthon, desquels elle dit avoir le consentement pour le mariage cy-après déclaré, demeurante mesme rue de Tournon, pour elle et en son nom d’autre part,

lesquelles partyes en la présence de l’advis et conseil de Maistre Jean Irouin prebstre sousprincipal du colège des Ecossois, amy dudit sieur Caune, et de sieur Jacques Alixandre, marchand écossois demeurant à Paris amy de ladite damoiselle,

ont volontairement recognu et confessé avoir fait ensemble de bonne foy le traicté de mariage qui ensuit, c’est assavoir lesdits sieur Patrice Canne et damoiselle Agnès Robisson s’estre promis prendre l’un l’autre par nom et foy de mariage et icelluy faire et solemniser en face de nostre mère saincte Eglise le plus tost que faire ce poura et qu’il sera advisé entr’eux, leurs parens et amis, seront les futurs espoux uns et communs en tous biens meubles et conquestz immeubles suivant la coutume de Paris, ne seront tenus des debtes l’un de l’autre créées avant ledit mariage s’il y en a elles seront payées et acquittées par et sur le bien de celluy qui en sera débiteur sans que le bien de l’autre en soit tenu.

Lesditz sieur et damoiselle futurs espoux se prennent aux biens et droitz à chacun d’eulx appartenans qu’ilz promettent apporter et mettre ensemble la veille de leurs espouzailles.

Ledit sieur futur espoux a doué et doue ladite damoiselle sa future espouze de la somme de trois cens livres tournois de rente par chacun an sa vie durant à l’avoir et prendre sytost et incontinent qu’il aura lieu, généralement sur tous et chacuns les biens meubles et immeubles présens et à venir dudit sieur futur espoux qu’il en a dès à présent chargez et obligez.

Le survivant desdits futurs espoux aura et prendra par préciput des biens de ladite communauté tels qu’il voudra choisir suivant la prisée de l’inventaire et sans crue jusques à la somme de cinq cens livres tournois ou ladite somme en deniers comptans au choix et option dudit survivant.

Sera permis à ladite damoiselle future espouze de renoncer à ladite communauté et de reprendre ce qu’elle aura aporté en mariage avec ce que pendant icelluy luy adviendra et eschera par sucession, donnation et autrement et ses douaire et préciput susdits, le tout franchement et quittement sans estre tenue des debtes de ladite communauté quoy qu’elle y eust par le serment faict obligée ou condamnée dont elle sera acquittée par les heirs et sur les biens dudit futur espoux, car ainsy promettant, obligeant chacun en droict soy, renonceant, fait et passé à Paris es estudes, le premier aoust mil six cens soixante-douze avant midy et ont signé.