Un « banquier » généreux en 1662

VIII_699_banquier_fugger.JPG
Archives nationales, Minutier central, étude VIII, 699, donation du 4 juin 1662 (transcription en fin d’acte, formulaire en gris).

L’acte de la semaine est très court mais non moins intéressant. Il s’agit de la donation au seuil de la mort d’Ignace François, comte Fugger, de passage à Paris, à son domestique François Reies de la somme conséquente de trois mille livres et de ses habits en reconnaissance des services rendus par ce dernier depuis 5 ans qu’il travaille pour lui.

Les notaires sont en effet qualifiés pour recevoir ce genre de transaction, qu’il s’agisse de donation mutuelle, entre vifs (réciproque, sans mort imminente), donation simple ou comme ici, au moment pour le donateur de rencontrer son Créateur, dans le cadre d’une « donation à cause de mort ». On trouve également des donations dans le cadre des testaments : ces donations se font alors non seulement envers des institutions mais aussi des particuliers. Ces donations représentent une part importante du circuit économique de l’Ancien Régime, qu’il s’agisse de dons en nature ou en argent, ici on a les deux, et notamment les vêtements qui sont l’objet de donations importantes au moment des décès.

Elles permettent comme ici de récompenser un cercle familial élargi à la domesticité : le valet qu’est François Reies a dû suivre son maître dans toutes ses pérégrinations et dans les moments les plus intimes de sa vie (l’habillage, la toilette, les aventures galantes, etc) et se montrer suffisamment fidèle (« fidélité et affection« ) pour qu’au moment de sa disparition, Ignace François, comte Fugger, fasse appeler un notaire pour rédiger cette donation, qui doit venir s’ajouter à son testament – non retrouvé. La proximité de la mort et la gravité de l’acte impliquent de justifier que le donataire est sain d’esprit : les formules reviennent à deux reprises dans ce court texte, « gisant au lit malade de corps […] sain touteffois d’esprit, mémoire et d’entendement ainsy qu’il est aparu aux notaires soubzsignez, par ses paroles, gestes et maintien », « à luy releu qu’il a dit bien entendre en la chambre où il est malade » (notons toutefois que la signature n’est pas assurée, il signe Igfr Fugger?).

Qui est donc cet Ignace François, comte Fugger, si prodigue avec son valet? Il s’agit sûrement d’un membre de la famille des Fugger, des marchands allemands anoblis, dont l’âge d’or a été le XVIe siècle quand ils étaient banquiers des empereurs Habsbourgs et du pape. Au XVIIe siècle, suite à la faillite de la monarchie espagnole et aux conséquences de la Guerre de Trente Ans, leurs affaires connaissent une période de creux, une chute financière et politique par rapport à la puissance qu’ils possédaient au siècle précédent, mais un déclin encore relatif sur le plan individuel si on s’appuie sur la somme plus qu’importante de 3000 livres tournois que le comte, un parfait anonyme dans la grande famille des Fugger du XVIIe siècle, donne à son valet, en plus de ses habits courants qui ne doivent pas être des haillons (il vous suffit de comparer avec les sommes indiquées dans les précédents articles de ce blog, c’est la plus importante à l’exception des sommes engagées pour le mariage du comte de Montespan). On ignore les raisons de sa présence à Paris : affaires probablement, mais avec qui, c’est un mystère. Son lieu de résidence, chez le sieur Oudinet à Saint-Germain-des-Prés, n’apporte pas plus de renseignements.

C’est à souligner, au XVIIe siècle, on trouve des banquiers, en situation de crise, pour donner malgré tout de telles sommes à certains de leurs employés. Il faut dire aussi que les contraintes religieuses favorisaient ce type de dons à l’article de la mort : une telle libéralité ne pouvait que faire gagner quelques années de Purgatoire et effacer en partie les activités usurières et la vie luxueuse de tels personnages.

Pour ceux qui veulent aller plus loin (et en français) sur la famille Fugger et leur impressionnante épopée banquière (et postale) : Robert Mandrou, Les Fugger : propriétaires fonciers en Souabe 1560 – 1618 : étude de comportement socio-économiques à la fin du XVIe siècle, Paris, Plon, 1969 ; Léon Schick, Un grand homme d’affaires au début du XVIème siècle : Jacob Fugger, Paris, SEVPEN, 1957 ; Richard Ehrenberg, Le siècle des Fugger, Paris, SEVPEN, 1955.

Donation à cause de mort, 4 juin 1662, faict grosse

Fut présent en sa personne Ignace François, comte Függer, de présent logé à Saint-Germain-des-Prez-lez-Paris, sur le fossé d’entre les portes Dauphine et Nesle, en la maison du sieur Oudinet où est pour enseigne les Dames, gisant au lit malade de corps en une chambre au troisiesme estage de ladite maison ayant veue sur ledict fossé, sain touteffois d’esprit, mémoire et d’entendement ainsy qu’il est aparu aux notaires soubzsignez, par ses paroles, gestes et maintien, lequel désirant recognoistre les services qui luy ont esté rendus par François Reies son valet depuis cinq ans en ça, sa fidélité et affection, à par forme de dernière volonté dit et déclaré qu’il donne et lègue audict Reies la somme de trois mil livres tournois pour une fois payer, avec les toillettes et habitz servans à la personne dudict comte Függer, ce fin ainsy faict, dicte et nommé par luy ausdicts notaires et par l’un d’eux en la présence de l’autre à luy releu qu’il a dit bien entendre en la chambre où il est malade, l’an mil six cens soixante-deux le quatriesme jour de juin avant midy.