Le meilleur procurateur de l’esclavagiste opportuniste Henri Carolof? sa femme

Archives nationales, Minutier central, étude VIII, 739, procuration du 10 décembre 1672 (transcription en fin d’article, formulaire en gris, mentions marginales en violet).

L’acte de la semaine (ou de la demi-semaine vu le retard) est une procuration passée en 1672 par Henri Carolof, qualifié de « lieutenant général pour le roy sur les costes d’Affrique », envers sa femme, Sophia Phelicita de Volzoque, pour traiter de toutes leurs affaires lors de son absence.

La procuration ne détaille pas les affaires particulières qui attendent Sophia Felicita de Volzoque, en revanche, on y trouve une liste minutieuses de toutes les actions qu’un procurateur doit réaliser dont je vous laisse lire le détail dans la transcription. Ces procurations, des actes encore effectués aujourd’hui mais pas forcément devant notaire, peuvent être de deux sortes : soi elles sont générales (générale et spéciale) comme ici, soit elles portent sur une matière particulière, pour une action très précisément décrite. Le choix de l’épouse ne doit pas étonner le lecteur : s’il n’y a pas eu d’études générales sur les procurations à l’époque moderne, des chercheurs travaillant sur des corpus plus restreints, comme Patricia Payn-Echalier sur la communauté des marins à Arles (Patricia Payn-Echalier, Les marins d’Arles à l’époque moderne, Presses universitaires de Provence, 2007, p. 237-238), ont démontré que le recours par le mari à sa femme en tant que procuratrice était quelque chose de fréquent, sinon de commun, à l’époque moderne.

Ceci dit, alors que j’avais surtout sélectionné cette archive en raison du descriptif des tâches de la procuratrice, il s’est avéré que Henri Carolof est un personnage diablement intéressant, et je ne résiste pas à l’idée de vous présenter brièvement sa peu commune carrière. Aux patronymes vous aurez remarqué que ni lui ni sa femme ne sont du royaume de France : en effet, Henri Carolof est la francisation de Hendrik Caerlof. C’est un personnage né à Rostock en Finlande d’alors Allemagne d’aujourd’hui. Il entame une brillante carrière de marin, commençant par le bas de l’échelle (garçon de cabine pour les officiers), jusqu’à devenir directeur de la Compagnie hollandaise des Indes avant de passer au service du roi de Suède puis du roi de France, à partir des années 1660, qui lui octroie le titre de lieutenant général pour le roi sur les côtes d’Afrique à une date indéterminée (le lieutenant général est le substitut du roi dans un territoire donné, il a les plein pouvoirs) : en 1671 il transfère le comptoir de la compagnie à Ouidah, au Bénin actuel – le site a été envisagé comme pouvant être proposé au patrimoine mondial de l’UNESCO en tant que lieu de mémoire de la traite négrière. C’est à la fois un marchand et un soldat, qui se vend au plus offrant (il repasse vite au service des Hollandais, et est notamment gouverneur de Tobago en 1677 lors de l’attaque française dite de la bataille de Tobago, durant la Guerre de Hollande – 1672-1678) et trafique notamment des esclaves, commerce qui ne semble pas faire partie des affaires qu’il confie à sa femme par cette procuration. Notons que sa femme, elle, reste en France.

Un sacré personnage, qui illustre la guerre commerciale et militaire à laquelle se livraient les puissances européennes aux Antilles et sur les côtes africaines, auquel Kaarle Wirta a consacré un article en anglais : Rediscovering Agency in the Atlantic: A Biographical Approach Linking Entrepreneurial Spirit and Overseas Companies, dans Hans Renders, Binne de Haan, Jonne Harmsma, The Biographical Turn: Lives in History (London: Routledge, 2016), 222 pages. Pour être honnête, je ne pensais pas que cette simple procuration m’amènerait encore au-delà de l’océan…

procuration

Xe décembre 1672

fait grosse

Pardevant les notaires gardenotes du Roy au Chastelet de Paris soubzsignez, fut présent en sa personne Messire Henry Carolof, lieutenant général pour le roy sur les costes d’Affrique, demeurant à Saint-Germain-des-Prez-lez-Paris, rue de Grenelle, lequel a faict et constitué sa procuratrice généralle et spécialle, dame Sophia Phelicita de Volzoque son espouze, qui l’auctorise par ces présentes et de ce qu’elle sera en conséquence d’icelles, à laquelle il a donné pouvoir et puissance de pour et en leurs noms, régir et gouverner tous leurs biens et affaires, les deffendre envers et contre tous, intenter toutes demandes, deffendre à celles qui leur pourront estre faites les poursuivre et les procès et différendz qu’ilz ont de présent ou auront cy-après allencontre de qui et pardevant tels juges que ce soit, jusques à sentences ou arrestz diffinitifs (sic), en transiger, composer et compromettre sous les conditions qu’elle vera bon estre, vendre, cedder et transporter tels de leurs biens, terres et héritages à telles personnes et pour les prix que ladite dame jugera à propos, comm’aussy emprunter toutes les sommes de deniers dont elle aura besoing, soit par obligation, constitution ou autrement, et à la garentie tant de ce qui sera vendu que des sortz principaux des rentes qu’elle créera ou restitution des sommes qu’elle empruntera par obligation dans les temps qu’elle conviendra, obliger générallement tous leurs biens présens et advenir, recevoir ce qui renviendra de leurs procès et différendz, les prix desdites ventes, constitutons et obligations et les autres autres (sic) sommes de deniers qui leur sont et seront cy-après deue tant par obligation, promesses, ceddulles, lettres de change, sentences qu’autrement, faire protester lesdites lettres de change s’il est nécessaire et prendre à change et rechange les sommes contenues esdites lettres tant de payement d’icelles par ceux par qui elles seront données à prendre de ce que recevera ladite dame en donner par elle quittances et descharges vallables, consentir toutes descharges de minuttes et subrogations en faveur de qu’il appartiendra, au refus de payement par leurs débiteurs les y contraindre par les voyes de justice ordinaire de plaider et opposer et appeler et élire domicille et substituer un ou plusieurs procureurs tant au faict de plaidoirie qu’en tout ou en partie du pouvoir cy-dessus ces présents demeurant tousjours en leur force et vigueur, révocquer lesdits procureurs et en constituer d’aultres, faire toutes les saisies, arrestz, exécutions et ventes, en donner main-levées et générallement faire par ladite dame procuratrice tout ce que ledit sieur son mary pourroit faire s’il y estoit présent quant mesme ce cas requerreroit mandement plus spécial, laisser par ladite dame procuratrice aux fins que dessus tous contracts et actes que besoing sera, lesquels ledit sieur constituant promet ratiffier toutesfois et quantes, promettant avoir agréable tout ce qui sera faict par ladite dame procuratrice laquelle pourra en oultre proroger les compromis qu’elle passera pour tels temps qu’elle souhaittera, déclarant ledit sieur constituant qu’il révocque par ces présentes les procurations qu’il peut avoir passez cy-devant tant aux sieurs Delaunay et Vincent qu’autres, n’entendant plus qu’ils s’inmissent ny autres que ladite dame procuratrice en leurs affaires, et pour faire signiffier cesdites présentes à qui il appartiendra ledit sieur constituant en a donné encorre pouvoir à ladite dame son espouze, promettant, obligeant, faict et passé à Paris en la maison dudit sieur constituant, l’an mil six cens soixante-douze le dix décembre après-midy et a signé.