Henry du Feu, sergent de Louis XIV au salaire amélioré

 

Archives nationales, Minutier central, étude VIII, 743, certificat du 1er mars 1674 et dépôt du 6 mars 1674 (transcription en fin d’article, formulaire en gris).

L’acte de la semaine est un certificat déposé auprès de notaires par Henry du Feu, dit La Brosse, soldat de son état, de son engagement en tant que sergent dans le régiment de Dampierre par le capitaine de La Tournelle, moyennant le salaire habituel, plus sept sols et demi par jour en raison de ses compétences. Il est accompagné de l’acte de dépôt le concernant.

Ces deux actes témoignent de la force de publicité et de loi que les notaires confèrent aux actes passés sous seing privé quand ils sont déposés chez eux, parmi leurs minutes. Ce qu’Henry du Feu attend de ce dépôt est explicite dans l’acte qui accompagne le certificat (qui est par ailleurs le document portant le timbre fiscal) :

[…] a requis Anthoine Huart l’un desdits notaires de garder et mettre au rang de ses minuttes de ce jourd’huy le certifficat faict à son proffict par ledict sieur de La Tournelle en datte du premier des présents mois et an et luy en délivrer des expéditions touttes fois qu’il le désirera […]

On note ainsi qu’il y a une mention d’expédition, qui a été faite en marge du certificat lui-même. Le certificat a été visé « ne varietur » par les notaires qui y ont apposé leurs signatures

Sur le plan historique, l’acte témoigne de la vie militaire sous le règne de Louis XIV sous différents plans.

En effet dans un premier temps l’acte témoigne de l’intense vie militaire du règne : nous sommes en 1674, en plein coeur de la guerre de Hollande (1672-1678), où pour des raisons économiques (les marchands des Provinces-Unies concurrencent les marchands français malgré le tarif protectionniste de 1664) et territoriales (Louis XIV cherche à conquérir les Pays-Bas espagnols), Louis XIV, allié à la Suède, à l’Angleterre et à la Bavière, s’oppose à une Quadruple alliance composée des Provinces-Unies, du Saint-Empire romain germanique, de l’Espagne et du Danemark. La Paix de Nimègue est une victoire à court terme pour la France, qui obtient notamment la Franche-Comté, mais la guerre confirme aux puissances européennes les appétits territoriaux de Louis XIV. en 1674, les offensives terrestres s’intensifient et expliquent l’engagement du vétéran Henry du Feu (j’ai envie de dire le bien-nommé), dit la Brosse et une solde améliorée.

On peut également voir les conditions de vie des soldats : ceux-ci sont engagés dans des régiments, en l’occurrence celui de Dampierre, du nom de celui qui le dirige, le comte de Dampierre (de 1669 à 1689, à cette date il prend le nom de son nouveau propriétaire, le marquis de Chappes qui devenu duc d’Humières lui fait prendre ce second nom en 1690). C’est le capitaine qui est responsable du recrutement des soldats. Je n’ai pas trouvé de texte d’époque sur la solde du roi des sergents : elle serait d’environ 10 sols par jour, ce qui implique qu’avec 7 sols et demi supplémentaire, Henry du Feu double quasiment sa solde, et se protège des retards habituels de payement par un engagement souple, qui prend fin dès le retard de payement. Il n’y a pas de mention des habits, armes, logement et nourriture de mentionnés. Notons aussi le surnom des soldats (ici La Brosse, en raison de ses cheveux? de son attirail? de sa capacité à brosser le cuir des ennemis?), une pratique fort répandue qui est incorporée dans les actes officiels comme une sorte d’Etat civil alternatif (à ma connaissance il n’existe pas de recueil des surnoms de soldats, mis à part les rôles nominatifs de solde quand il en existe). Enfin, Henry du Feu et ne sait pas signer ni écrire, raison pour laquelle il est « interpellé » par les notaires sur sa bonne compréhension de l’acte malgré son analphabétisme.

Enfin, notons que nous sommes en 1674, deux ans avant l’inauguration de l’Hôtel royal des Invalides destiné à héberger les soldats « estropiez » lors des guerres royales et qui se trouvent démobilisés de facto. Hors Henry du Feu, qui semble encore bon pour le service comme en témoigne cet engagement, réside dans un hôtel pour soldats estropiés, situé à Saint-Germain-des-Prés, rue des Vieilles-Tuileries : il semble que ce soit une entreprise privée, qui fait partie de cette série d’initiatives envers les pauvres soldats avant la création et centralisation de l’hôtel des Invalides.

certifficat déposé

faict grosse

le 6 mars 1674

Nous, capitaine au régime de Dampierre, certiffie avoir pris dans ma compagnie pour sergeant Henry du Feu, dit La Borsse, cy-devant sergeant dans le régiment du Dauphin auquel, veu ses services et capacité, je m’oblige de donner, tant en campagne qu’en garnison, outre sa paye du roy de sergent, journellement sept sols et demi, ce que manquant, je permé au dit La Brosse de se retirer ou bon lui semblera car tel est nostre accord, fait à Paris ce premier jour de mars mil six cents soixante et quatorze.

De la Tournelle

Paraphé ne varietur par les notaire soubzsignez à la réquisition dudict du Feu nommé au certifficat cy-dessus au désir de l’acte de dépost passé pardevant lesdits notaires soubzsignez le jourd’huy sixiesme mars Mil six cent soixante-quatorze cy-attaché et a déclaré ne sçavoir escrire ne signe de ce interpellé

[2e acte]

Aujourd’huy est comparu pardevant les conseillers du roy notaires et gardenotes de sa majesté au Chastelet de Paris soubzsignez Henry du Feu, dit la Brosse, sergent dans la compagnie de monsieur de La Tournelle, capitaine dans le régiment de Dampiere demeurant dans l’hostel des soldats estropiez sciz à Sainct-Germain-des-Prez-lez-Paris, rue des Vieilles Tuilleries, parroisse Sainct-Sulpice, lequel a requis Anthoine Huart l’un desdits notaires de garder et mettre au rang de ses minuttes de ce jourd’huy le certifficat faict à son proffict par ledict sieur de La Tournelle en datte du premier des présents mois et an et luy en délivrer des expéditions touttes fois qu’il le désirera après que ledict certifficat a esté paraphé par lesdits notaires soubzsignez à la réquisition dudict du Feu qui a de ce que dessus demandé acte auxdicts notaires que luy ont octroyé le présent en l’estude dudit Huart, l’un d’iceux l’an mil six cent soixante quatorze le sixiesme jour de mars avant midy et a déclaré ne sçavoir escrire ne signer de ce interpellé.