Aller a(u) Spa pour soigner un catarrhe (1569).

 

Archives nationales, Minutier central, étude IX, 67, « ordonnance » du 21 avril 1569 (transcription en fin d’acte).

L’acte est assez exceptionnel : il s’agit d’une ordonnance de Pierre Lafillé, docteur en médecine à l’Université de Paris, à l’usage de Radegonde Bonnette (ou Bouette), femme d’un conseiller au Parlement de Paris nommé de Vau, atteinte d’un catarrhe persistant depuis deux ans – il s’agit de sécrétions des muqueuses -, dont il décrit tous les symptômes et à qui il prescrit, en l’absence de résultats des médicaments donnés jusqu’à présent, un voyage au spa à Liège (ou plutôt à Spa), pour y expérimenter les bains, efficaces sur certains maladie par un « merveillieux secret de nature« .

Sur le plan archivistique il me sera difficile de dire quelque chose : je n’ai trouvé que peu d’ordonnance afin de les comparer. Notons qu’il s’agit d’un acte qui n’est pas contresigné par des notaires, même s’il a été inséré parmi des minutes, et qu’il est signé directement par le médecin selon ce qu’il exprime dans les dernières lignes du texte. Pourquoi l’avoir inséré ici? nous ne pouvons que conjecturer : s’agit-il d’une volonté du médecin ou de la famille de la patiente pour officialiser cette visite médicale? Pour officialiser l’hétérodoxie du traitement thermal? Par erreur?

Avant de revenir sur le thermalisme à Spa, je souhaiterais donner quelques informations sur les acteurs de cet acte.  Pierre Lafillé est donc médecin, diplômé de l’Université de Paris – la plus renommée depuis le Moyen Âge reste cependant Montpellier -, suffisamment renommé et compétent (enfin je l’espère) pour devenir conseiller du roi et son médecin (attesté en 1596-1599), doyen de la faculté de médecine en 1602-1603. Il est l’époux de Marthe Roland, qui lui donne au moins deux fils, et fait partie d’une famille comprenant des membres du Parlement, par lesquels il a probablement fait connaissance de sa patiente. Radegonde Bonnette, femme de Jean de La Val, conseiller du roi au Parlement, et fille elle-même d’un conseiller au Parlement, semble au moins survivre jusqu’en 1571, date à laquelle elle est citée dans un acte en compagnie de son mari.

Spa. Ville qui a donné un nom commun, en raison des eaux ferrugineuses qui font sa réputation dès le XVIe siècle : le médecin d’Henri VIII y séjourne, des traités sont écrits, comme celui de Gilbert Fusch dit Lymborgh en 1559. Les curistes à Spa, terre relevant des territoires du prince-archevêque de Liège, ont le nom de bobelins (Radegonde fut-elle effectivement une bobeline?), qui fait référence à leurs costumes extravagants, mais aussi à leur richesse, trait qu’on ne peut nier pour Radegonde Bonnette à qui on prescrit donc un remède à la mode.

HISL041 EC389
Albrecht Dûrer ou suiveur, bain de femmes, 1496 ou 1501-1505, gravure sur bois, Washington, National Gallery. Cette scène ne se passe pas à Spa, et il s’agit plus d’un bain de loisir que médical, mais cela permet de rappeler l’importance des bains, y compris sur le plan artistique, au XVIe siècle.

Pour ceux qui voudraient creuser la question du thermalisme au XVIe siècle, je suggère entre autres Séjourner au bain. Le thermalisme entre médecine et société (XIVe-XVIe siècle), sous la direction de Didier Boisseuil et Marilyn Nicoud, Lyon, PUL, 2009, Paul Gerbod, Loisirs et santé : les thermalismes en Europe des origines à nos jours, Paris, H. Champion, 2004, et sur la médecine en général au XVIe siècle, là encore entre autres, Roger Teyssou, La médecine à la Renaissance et évolution des connaissances, de la pensée médicale du quatorzième au dix-neuvième siècle en Europe, Paris, L’Harmattan, 2002.

Et en guise de conclusion, je vous inviterai à noter que l’écriture de ce médecin, typique du XVIe siècle, est plutôt belle…pour une ordonnance toute période confondue…

Je, Pierre Laffilé, docteur en la faculté de médecine en l’université de Paris, certifie avoir veu et visité depuys le moys d’avril mil cinq cens soixante-sept, noble damoyselle Ragonde Bonette, femme de monseigneur de la Vau, conseiller du roy en sa court de Parlement à Paris, dès lors griesvement malade d’un grand et dangereux catarrhe, joinct avec une fiebvre continue, douleur extreme d’aureille et de teste, perte de repos et d’appettit. Ledict catarrhe distillant en la gorge avec empechement de deglutition et sur tous les membres leurs apporte depravation du mouvement libre et du sentiment, lequel mal joinct avec lesditz accident par longue espace de temps, nonobstant les remedes desquelz elle a usé, a causé une telle débilité par tout le corps que les parties ne recepvant nourriture sont devenues presque tabides (nota : déprimé), aucune estant destituees de leur chaleur naturelle. Et se renouvelle ledict catarrhe pour la moindre occasion que ce soit principalement quand (nota : avec un seul jambage) elle pense faire quelque exercice et prendre l’air esperant par ce moyen trouver quelque alegement. Et partant ayant par plusieurs foys experimenté l’air luy estant fort contraire craignant que à la fin ledict catarrhe estant esmeu daventage ne luy cause une paralysie perfaicte et perclusion de tous ses membres, oultre les remedes desquelz elle a usé par cy devant et use encore pour le present, luy avons consellié de se contenir en la chambre, espérant que par succession de temps, en gardant le régime et maniere de vivre telle que luy avons ordonné, ledict catarrhe se pourra arroster et les membres prenant millieure nourriture se pourront fortifier. Et n’estoit l’imbecillité grande qui est en elle pour le present, et que sans danger de sa personne elle ne peult faire long voyage et prendre l’air, attendu que tous les remedes desquelz elle use ordinairement ne luy apporte quyere d’alegement, luy consellerriens (sic) de se transporter jusques au pays de Liege pour experimenter la commodité des baings de spaz ou plusieurs vexes de maladies longues et rebelles déplorez et abandonnez des medecins par ung merveillieux secret de nature ont recouvrez leur santé, ce que certifie estre vray tesmoing mon seing ay mis le XXIe jour d’avril mil Vc soixante-neuf.