Un envoyé extraordinaire danois cherche à se loger à Paris (1668)

 

 

Archives nationales, minutier central, étude VIII, 722, bail du 18 avril 1668 (transcription en fin d’article, formulaire en gris)

[correctif 15/11/2017, 18h31, grâce aux informations – et aux yeux – de C. A.]

L’acte de la semaine nous plonge dans les relations franco-danoises du règne de Louis XIV. Il s’agit d’un bail de maison entre François Briçonnet, membre de la noblesse française, et Frederik Gabel, chambellan et envoyé extraordinaire du roi de Danemark en France, pour 2000 livres tournois annuels. La maison est située rue de l’Université.

Les baux de location font partie des actes fréquemment passés devant notaire. Ils se présentent comme ici avec l’évocation du bailleur, le verbe du dispositif « avoir baillé et délaissé à tiltre de loyer et prix d’argent », la durée du bail, l’évocation du locataire suivi du descriptif des lieux mis en location, du prix et enfin des conditions auxquelles ce bail est fait.

Les baux de location sont des sources inestimables pour l’histoire urbaine et économique : le descriptif des lieux est souvent laconique (ici il est peu développé, se bornant à citer les deux corps de logis que comprend la maison, avec ses «  écuries, cour, jardin et lieux en dépendans ») mais il peut parfois se révéler beaucoup plus précis, permettant d’apprécier la disposition des lieux. Contrairement à aujourd’hui, la surface n’est pas indiquée, ce qui rend assez difficile l’étude de l’évolution des prix du marché locatif (sauf à suivre les mêmes lieux loués sur une période longue). Les conditions de location sont ici généralistes : payer aux quatre termes habituels (soit 500 livres tous les trois mois), garnir de meubles la location, afin qu’ils servent de garantie à un non payement de loyer ou à un déménagement à la cloche de bois, payer les taxes auxquelles la maison est assujettie («  taxes des pauvres, boües, chandeles, lanternes »), d’entretenir correctement les lieux (même y faire les menues réparations), l’interdiction de transporter le droit de bail à un tiers sans en avoir averti le propriétaire, en échange de quoi le propriétaire s’engage à tenir « lesditz lieux cloz et couverts aux uz et coutume de Paris », et à faire les grosses réparations si besoin.

La somme est conséquente : 2000 livres par an, 500 par trimestre, 166 par mois, une location digne d’un envoyé extraordinaire et chambellan de roi. C’est en effet ce qu’est Frederik Gabel, chambellan (un serviteur chargé de la chambre du roi, donc très proche de lui) du roi Frédéric III de Danemark, fils âgé de 23 de Christoffer Gabel, secrétaire du roi, qui mène entre 1660 et 1670 une politique francophile, en compagnie de son adversaire Hannibal Sehested (qui meurt en France en 1666), afin de détacher l’allié des Suédois, leurs ennemis dans la maîtrise de la Baltique. Le fils seconde donc le père dans cette entreprise et est donc envoyé extraordinaire (pour une mission particulière, à la différence d’un ambassadeur qui est plutôt chargé des affaires courantes).

François Briçonnet est un rejeton de l’illustre famille des Briçonnet, célèbre au XVIe siècle notamment pour avoir compté pas moins de 4 évêques et deux archevêques de Reims, dont l’un, Robert, était également chancelier de France. J’hésite sur le personnage : contrairement à ce qui est indiqué dans l’acte, François Briçonnet pourrait ne pas maître ordinaire de la chambre des comptes mais à la Chambre des Enquêtes. Né en 1639 et mort en 1705, il est fils de Guillaume Briçonnet, seigneur d’Auteuil et d’Anthouillet, mort en 1674, et de Marguerite Amelot : il possède bien une maison rue de l’Université (il est domicilié dans cette rue en 1696). Mais les Histoire des grands officiers de la Couronne et alii indiquent l’existence d’un certain François Briçonnet, sieur de la Chaussée, fils d’André Briçonnet, marié à une certaine Margueirte Hardy, qui aurait été maître à la chambre des comptes à cette époque, bien plus obscur personnage dont on ignore les dates mais qui est attesté en 1673 dans cette rue de l’Université (Archives nationales, Y227, fol. 148).

Karel_van_Mander_Christoffer-Gabel_1600s_huile_Museum of national history at frederiksborg castle
Le locataire (Karel van Mander, Christoffer Gabel, vers 1600, Museum of national history at Frederiksborg castle, source : Wikipedia)

Enfin Madame (Arpin) de Monglas, chez qui réside l’envoyé extraordinaire le temps de se trouver son logement, n’est peut-être pas liée à la gouvernante de Louis XIII, mais fait partie des familles protestantes de Paris, que l’on retrouve rue de Bourbon, paroisse Saint-Sulpice, à la décennie suivante.

Bail, 18e avril 1668, fait grosse

Fut présent en sa personne Messire François Briçonnet, chevalier conseiller du roy en ses conseils, maistre ordinaire en sa chambre des comptes, demeurant à Sainct-Germain-des-Prez-lez-Paris, rue de l’Université, parroisse Saint-Sulpice, lequel a reconu et confessé avoir baillé et délaissé à tiltre de loyer et prix d’argent du premier jour du présent mois d’avril, jusques à pareil jour de l’année prochaine mil six cens soixante-neuf et promet faire jouir à Monsieur Frideric de Gabell, chambellan de sa majesté le roy de Dannemarc et son envoié extraordinaire en France, logé présentement chez la vefve Monglas, rue Sainte-Marguerite, à ce présent, qui a pris et retenu pour ledit temps une grande maison située audit Saint-Germain-des-Prez susdite rue de l’Université, consistant en un grand corps de logis et un autre corps de logis à gauche en forme d’aisle, les écuries, cour, jardin et lieux en dépendans, ladite maison apartenant audit sieur Briçonnet, pour en jouir par mondit seigneur envoié le temps susdit.

Ce bail fait moiennant la somme de deux mil livres de loyer pour l’année que mondit seigneur a promis et promet bailler et payer audit sieur Briçonnet en sa maison aux quatre termes acoutumez également le premier desquelz escherra le dernier jour de juin prochain venant et continuer jusqu’en fin du présent bail. Et outre aux charges cy après déclarées, sçavoir de tenir ladite maison garnie de meubles sufisans pour l’assurance dudit loyer, l’entretenir de toutes menues réparations locatives et nécessaires, à y faire durant ledit temps et en fin d’iceluy rendre ladite maison et jardin en bon estat. Payera mondit seigneur envoié les taxes des pauvres, boües, chandeles, lanternes, sans diminution dudit loyer, ne pourra mondit seigneur cedder ny transporter son droit du présent bail à personne quelconque sans le consentement exprés et par escript dudit sieur Briçonnet auquel mondit seigneur fournira à ses despens autant des présentes dans trois jours. Et ledit sieur Briçonnet tiendra lesditz lieux cloz et couverts aux uz et coutume de Paris. Car ainsi a esté accordé entre lesdites parties, promettans, obligeans chacun endroit soy, renonçans…fait et passé chez ladite vefve Monglas, l’an mil six cent soixante-huict le dixhuictiesme jour d’avril avant midy et ont signé.