Négocier sa maîtrise, le cas de l’oiselier Lahané (1674)

VIII_745_convention_oiselier_compagnon
Archives nationales, Minutier central, étude VIII, 745, convention du 18 septembre 1674 (transcription en fin d’article, formulaire en gris).

La(n)hané…ne serait-ce pas la même famille que celle de l’individu oiselier de l’inventaire après-décès publié sur ce blog le 28 août dernier? C’est ce qui me fait vous proposer l’acte pour cette semaine.

Il s’agit d’une convention/mise en service d’un Marin La(n)hané, compagnon oiselier,  chez le maître oiselier Jean Brisse (ou Brice) pour un an en échange de neuf livres de salaire et de l’organisation et du paiement des frais de réception à la maîtrise d’oiselier, pour laquelle Marin Lahané nécessite l’appui de Brice.

Nous sommes en 1674, il s’agit d’oiselier, de La(n)hané, et de l’étude VIII : la coïncidence est troublante.

Faisons durer le suspense en nous intéressant d’abord à la nature de l’acte en lui-même : le notaire a choisi de privilégier la typologie de « convention » à celle de « mise en service » d’un compagnon chez un maître. En effet il ne s’agit pas d’une convention…conventionnelle (si vous me permettez…) : l’accent n’est pas mis sur les conditions de travail, ni sur les avantages en nature de type logement et nourriture qui ne sont pas même évoqués, ni même sur le salaire versé en fin de service, de 9 livres seulement (un salaire symbolique qui ne permet même pas de se nourrir à Paris pendant l’année en question). L’accent est porté sur la réception à la maîtrise du jeune compagnon : en échange de ce bas salaire et d’un service d’un an, le maître et patron du compagnon s’engage à le faire passer maître dans les deux mois suivant l’acte et à en payer les frais. Ces frais peuvent monter à plusieurs centaines de livres et comprennent autant les frais de banquet (à offrir aux jurés et collègues) que les frais pour les pauvres, etc. Marin Lahané réalise peut-être là une bonne affaire tout compte fait. Et on comprend alors la clause suspensive qui en suit l’évocation : si une fois maître, Marin Lahané dénonce le contrat et s’en va ailleurs, chez un autre maître ou s’installer à son propre compte, Jean Brisse y perd, et il s’en protège donc en exigeant que le père du compagnon se porte garant de son fils et d’un potentiel remboursement des frais si le jeune maître devait quitter le service de Jean Brisse avant l’année échue. Ce mode de convention est l’un des moyens utilisés à l’époque pour pallier l’augmentation des frais de réception et leur montant qui laissent sur le côté de la carrière bon nombre d’individus ne pouvant compter ni sur l’argent ni sur leur famille. C’est l’un des plafonds de verre de l’époque pour certains individus de stagner dans le statut de compagnon, sans jamais pouvoir financer la réception à la maîtrise et de fait à pouvoir tenir boutique par eux-mêmes.

La famille…c’est en effet le meilleur moyen de réussir à cette époque (et un moyen tout à fait légal et moralement acceptable), ce qui explique les dynasties professionnelles que l’on retrouve dans tous types de métier, et qui m’ont fait m’interroger sur les potentiels liens familiaux entre Marin Lahané et Charles Lanhané/La Haye. Disons que les indices sont minces : le même métier, le même quartier mais non la même rue (Marin habite à la même adresse que son maître, pour ne pas dire chez lui, vis-à-vis de la rue Guénégaud, paroisse Saint-André-des-Arts, à l’enseigne du Château-Gaillard, tandis que Charles La Haye est rue du Four), vingt ans d’écart entre les deux actes et individus, des liens familiaux non évidents (Marin a un père carrier à Mantes-sur-Seine, aujourd’hui Mantes-la-Jolie, Charles un père oiselier). Et surtout…, si les deux individus avaient été liés (et sous réserve que Charles La Haye ait encore été en vie en 1674, fait probable), il aurait tout de même été plus facile à Marin d’être reçu maître avec son appui qu’avec celui de Jean Brice, Charles La Haye ayant pu être au moins témoin ou garant lors de cette convention ce qui n’est pas le cas.

Résignons nous sans être déçus : les deux individus ne semblent pas liés par le sang, quoique par le métier, ce qui n’empêche pas d’apprécier la méthode de Marin pour accéder à la maîtrise et celle de Jean Brice pour s’attacher un jeune homme que l’on espère talentueux.

(Nota : ayant trouvé des informations supplémentaires, j’ai mis à jour l’article sur Charles La Haye, maître oiselier, qui a fait un apprentissage de joueur d’instruments entre 1654 et 1658 selon un contrat d’apprentissage).

Convention, du 18 septembre 1674

Marin Lahané, compagnon oysellier, demeurant au chasteau Gaillard vis-à-vis la rue de Guénegault, parroisse Sainct-André-des-Arts, s’est obligé et s’oblige par ces présentes envers Jean Brisse, maistre oyselier à Paris, demeurant audit Chasteau-Gaillard, à ce présent et acceptant de le servir pendant un an entier à compter de ce jourd’huy en ladite qualité de compagnon dudit mestier, moyennant quoy ledict Brisse promet et s’oblige de faire recevoir ledict Lahané maistre oyselier à Paris, dans deux mois d’huy prochains, et de payer et desbourser tous les deniers et choses qu’il conviendra aux fins de ladite maistrise et outre s’oblige encore iceluy Brisse de bailler et payer audict Lahané la somme de neuf livres pendant ladite année dans ses besoings et quand il l’en requérera, estant accordé que si ledict Lahanné s’absente du service dudict Brice après qu’il aura esté reçu maistre, que Guillaume Lahané, maistre carrier demeurant en la ville de Mante-sur-Seine estré présent au village de Chaillot et ce jourd’huy à Paris, père dudit Marin Lahané sera tenu ainsy qu’il s’y oblige de payer et rembourser audict Brice tous les deniers, frais et autre choses qu’il aura desboursée aux fins de ladite maistrise dudict Lahané. Car ainsy promettant, obligeant chacun en droict soy, renonceant. Faict et passé à Paris es estudes l’an mil six cens soixante-quatorze, le dixhuictiesme jour de septembre avant midy, ledict Lahané filz a signé et les autres ont déclaré ne sçavoir escrire ne signer de ce interpellez.