Comment se mettre au « parfum » d’un nouveau métier, chargé de « secrets », en 1655?

 

Archives nationales, Minutier central, étude IX, 419, acte du 30 juillet 1655 (transcription de l’acte en fin d’article, formulaire en gris, mentions marginales en violet)

L’acte de la semaine est un peu plus long que d’habitude. Il s’agit d’une sorte d’accord ou de contrat d’apprentissage conclu entre deux adultes, François Lesgu, marchand bourgeois de Paris, Pierre Trouillet dit La Brière, marchand parfumeur, pour que le second enseigne son métier et surtout ses « secrets », listés dans un mémoire joint à l’acte, au premier, moyennant 200 livres. Sont aussi évoquées les conditions de vente de produits réalisés par l’élève, deux tiers lui revenant, un tiers pour Pierre Trouillet, des produits annexes à la parfumerie (dentelles, gants, etc), ainsi que la location d’une chambre à Trouillet chez son élève Lesgu, moyennant 100 livres par an.

L’acte en lui-même est assez exceptionnel et intéressant. Il est rare de trouver de tels accords d’enseignement concernant des adultes : pour les jeunes et les mineurs, l’acte relève en effet des contrats d’apprentissage, et rien n’oblige à formaliser de tels accords entre adultes. Ici, notons qu’en marge n’est indiquée aucune typologie, seulement la mention « faicte grosse en papier » ainsi que la date. L’acte est donc un mélange de conditions relevant de l’apprentissage et de l’acte d’association : « ledit Trouillet a promis et s’est obligé de montrer et enseigner » est le dispositif classique des contrats d’apprentissage, mais l’absence de conditions de logement, nourriture, traitement, et surtout de la mention « d’apprenti » (le seul apprenti nommé est le jeune Pierre Trouillet junior, apprenti de François Lesgu) invite à voir cet acte comme composite, tirant vers l’association avec les conditions de répartitions des gains des ventes faites par le maître et son élève. Dans le mémoire, il est indiqué comme une « convention », ce qui cadrerait avec le premier dispositif « lesquelles parties ont faict et accordé entre elles ce qui ensuit »

Le mémoire en lui même a une présentation assez classique : une phrase introductive, d’accroche « Mesmoire des secretz que Moy, Pierre Trouillet, sieur de la Brière, marchand parfumeur, ay promis et prometz par ces présentes de montrer au sieur François Lesgu, marchand bourgeois de Paris » (apprécions les variétés orthographiques des « segrets »), indiquant que le mémoire a donc été écrit de la main même de Pierre Trouillet, suivi d’une liste de secrets en question. Notons que devant certains de ces secrets est indiqué que cela a été « montré » : le reste n’ayant pas été modifié, s’agit-il d’un oubli ou d’un enseignement qui n’a pas été jusqu’au bout? Il est authentifié ne varietur par les notaires, à savoir sans modification ultérieure au visa des notaires, ce qui expliquerait peut-être aussi la fin des mentions « montré ».

L’acte est l’occasion de parler d’une nouvelle corporation, celle des gantiers-parfumeurs, intitulée ainsi depuis que par lettres patentes de janvier 1614 Louis XIII adjoint la dénomination de parfumeur à celle de gantier. Autant le dire tout de suite, ce que fait Pierre Trouillet n’est pas reconnu par les statuts du métier, renouvelés en mars 1656, soit neuf mois après l’acte en question : enseigner les secrets à un tiers sans que celui ci ne réalise l’apprentissage puis le chef d’oeuvre, aller vendre ses marchandises en ville et non dans une boutique bien précise et appartenant audit maître, ce qui explique peut-être que Pierre Trouillet s’intitule plutôt « marchand parfumeur » que maître gantier-parfumeur. Il serait seigneur d’une terre de la Brière, située on ne sait où. En outre, il semble être itinérant, comme la clause « il pourra se retirer et faire voyage où bon luy semblera » ainsi que la mention marginale « ensemble tous noms et demeure, ouvriers et marchands de parfumeur et les noms de tous les gens et le pais d’où ilz pourront estre dont il a cognoisances » tendent à le laisser penser. Gageons qu’il a probablement connu quelques soucis suite à cet acte, mais son nom n’apparaissant dans aucune base de données existantes, on en est réduit à se contenter de ces informations pour l’instant.

François Lesgu en revanche, est plus connu. Marchand linger il est l’objet en 1640 d’un soupçon de faillite et de fuite de Paris, qui occasionne son interrogatoire à la demande d’un de ses créanciers à qui il doit plus de 2000 livres. On apprend ainsi qu’il a 28 ans, qu’il réside rue Aubrybourg et qu’il fréquente la foire de Guibray. En 1655, à 43 ans, il semble donc toujours marchand linger (il va continuer à vendre ses « marchandises de lingerie, dantelles, point de Gennes » pendant son enseignement), a un apprenti, réside rue Saint-Antoine, et décide de faire prendre un tournant à sa carrière en se mettant à la parfumerie, mais sans acte postérieur à cette date le concernant, difficile de dire s’il a réussi…

La parfumerie est au XVIIe siècle une profession qui se développe, sous l’influence des Italiens : on raconte que Catherine de Médicis introduisit la mode des gants parfumés en France, une mode qui se poursuit au XVIIe siècle comme en témoigne ce mémoire où les gants tiennent une large place mais pas seulement. La parfumerie de cette époque est cependant moins connue que pour le XVIIIe siècle ou le XIXe siècle, siècles de l’invention de l’eau de Cologne par Farina (1709) et d’une modification de l’olfactif et d el’industrie du parfum (on peut voir les travaux de Catherine Lanoë pour le XVIIIe siècle sur les cosmétiques en général et la parfumerie en particulier, et ceux d’Alain Corbin, auteur notamment du Miasme et de la jonquille, pour le XIXe siècle). Notons ici le recours à des senteurs surtout végétales (oranger, rose, frangipane,), à l’exception de l’ambre et du musc, et qu’il ne s’agit pas seulement de fabriquer des senteurs, pour le corps ou les gants, mais aussi divers produits de type cosmétiques, comme ce proto-dentifrice dit opiate (soit fait d’un dérivé d’opiacé, soit une sorte de poudre), ces pastilles pour la bouche ou ces pastes à laver main.

Je n’ai pu m’empêcher, en trouvant, en transcrivant l’acte et en rédigeant cet article, d’avoir à l’esprit le personnage de Giuseppe Baldini, le « maître » de Jean-Baptiste Grenouille et personnage du Parfum de Patrick Süskind, un roman paru en 1985, adapté au cinéma en 2006 (avec Dustin Hoffman en Giuseppe Baldini, voir l’image associée à cet article, Alan Rickman et Ben Whishaw), qui retrace de façon très drôle mais aussi tragique le monde de la parfumerie au XVIIIe siècle, de Paris à Grasse : un très beau film à voir et un très bon livre à lire.

Fait grosse en papier

du 30e juillet 1655

Furent presens en leurs personnes sieur François Lesgu, marchand bourgeois de Paris, y demeurant rue Saint-Antoine, parroisse Saint-Germain, d’une part, et honnorable homme Pierre Trouillet dit Labrière, marchand parfumeur demeurant en ladite rue et paroisse d’aultre part, lesquelles parties ont faict et accordé entre elles ce qui ensuit.

C’est à sçavoir que ledit Trouillet a promis et s’est obligé de montrer et enseigner audict Lesgu l’art de parfumer et tous les segretz qu’il a concernant iceluy et aultrement le tout au long mentionné et déclaré en un mémoire escript de l’a main dudit Lesgu, qui est demeuré attaché à ces présentes après avoir esté paraphé ne varietur par luy ledit Trouillet, et a leur réquisition des notaires soubsignez, et générallement tous les autres segretz que ledit Trouillet a et peult avoir autres que ceulx déclarez par ledit memoire que ledit Lesgu pourra descouvrir, et lesquelz ledit Trouillet sera pareillement tenu de luy montrer et enseigner le tout dans le plus bref temps que le faire ce pourra ensemble tous noms et demeure, ouvriers et marchands de parfumeur et les noms de tous les gens et le pais d’où ilz pourront estre dont il a cognoisances, et lors et à mesure que ledit Trouillet aura montré audit Lesgu lesdits secretz ou l’un d’iceulx. Il en donnera descharge audit Trouillet.

Auquel Trouillet ledit Lesgu promet de payer pour ses peines et récompenses de luy avoir montré et enseigner lesditz segretz la somme de deux cens livres après que ledit Lesgu sçait faire parfaitement iceulx.

Pendant lequel temps que ledit Trouillet enseignera et montrera à faire lesdits segretz audit Lesgu, ledit Trouillet sera tenu de travailler à faire les ouvrages que ledit Lesgu luy ordonnera et d’aller iceulx vendre en ville comme il a accoustumé et du gain qui en proviendera les frais desboursez par ledit Lesgu préalablement pris pour faire lesdits ouvrages atendu que ledit Lesgu sera tenu de les advancer.

Sera partagé entre eulx, sçavoir les deux tiers au profit dudit Lesgu et l’aultre tiers audit Trouillet pour ses peines, comme aussy ledit Trouillet aura pareil tiers sur le gain que ledit Lesgu fera sur la vente qui sera faite par ledit Lesgu des marchandises de lingerie, dantelles, point de Gennes et autres que ledit Trouillet luy fera vendre à des marchands, qu’il luy amènera pour la première fois seullement.

En aura ledit Trouillet pendant le temps qu’il montrera à faire lesdits segretz audit Lesgu une chambre en sa maison qu’iceluy Lesgu sera tenu de garnir d’un lit garny pour se coucher pour le loyer de laquelle chambre ledit Trouillet sera tenu de payer audit Lesgu à raison de cent livres par an, mesme de soufrir que Pierre Trouillet son filz, aprenty dudit Lesgu, couche avec luy.

Et a esté accordé que ledit Trouillet ne pourra pendant le temps qu’il montrera audit Lesgu travailler pour autre ny achepter d’aultre marchandise que dudit Lesgu sans son consentement, et au cas qu’il en achepte par le consentement d’iceluy Lesgu ou que ledit Lesgu en face achapt d’autres et que ledit Trouillet les vende en ville, en ce cas ledit Trouillet aura pareillement son tiers sur le gain qui en proviendera, et pour le regard des marchandises qui seront vendues par ledit Lesgu en sa bouticque, soit qu’elles ayent esté faites par ledit Trouillet ou ledit Lesgu, ou par luy acheptees, ledit Trouillet n’y pourra prétendre aucune chose.

Et a esté accordé que sy ledit Trouillet preste en ville quelque marchandise ou face que elle (sic) perte d’icelle, il en sera et demeurera responsable en son propre et privé nom, et après que lesdit Trouillet aura entièrement montré audit Lesgu le contenu audit mémoire et satisfaict à ce que dessus, il pourra se retirer et faire voyage où bon luy semblera, et lors que ledit Lesgu sçaura parfaitement les trois quartz du contenu audit mémoire, sy ledit Trouillet a besoin de quelques sommes de deniers jusques à la concurence du tiers desdits deux cens livres, ledit Lesgu sera tenu de luy fournir, car ainsy a esté accordé entre les parties, promettans, obligeans chacun en droit soy, renonceans, faict et passé à Paris en l’estude de Vassetz, l’un des notaires soubzsignez l’an mil six cens cinquante cinq le trentiesme jour de juillet avant midy et ont signé.

Mesmoire des secretz que Moy, Pierre Trouillet, sieur de la Brière, marchand parfumeur, ay promis et prometz par ces présentes de montrer au sieur François Lesgu, marchand bourgeois de Paris, premièrement

Pour mestre gans en couleur noire et au cagné

pour mestre gans en couleur brune

pour mestre gans en couleur de franchipanne

pour mestre gans en couleur grize

pour mestre gans lavees tant de chevreau que d’agneau

pour faire toilette de parfunt et autres sortes

pour faire desabillez de parfun tant musquée q’autre

pour faire eaux d’angéliques autrement apelez impérialle pour le visage

pour sirer des gans blancs pour la main

pour destiller eaux roze

pour destiller eaux de fleur d’orange les feuilles et le fruit

pour faire pomade tant avec les fleurs que comune

pour faire pomade pour les levres et jarsures

pour tailler des gans tant pour homme que pour femme

(montré les conches) à parfumer des gans et peaux tant en enbrette qu’autre sortes de conches

(montré) à faire savonetes parfumée et comune

pour faire poudre musquée et comune

(montré) pour faire pastille de bouche avec ambre gris et musqué

pour en faire poudre pour le visage sans qu’elle puisse estre nuisible

(montré) pour faire paste à laver les mains

pour faire opiate pour les dans

(montré) pour faire eaux d’ange et

(montré) pastille à bruller

plus pour garny dais gans tant pour homme que pour famme

paraphé ne varietur par lesdits Pierre Trouillet et sieur François Lesgu suivant et au desus de la convention faite entre eulx passée pardevant les notaires soubsignez le trentiesme juillet 1655.