1765, brevet pour vendre un vinaigre Maille

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Archives nationales, V3, 193, brevet du 5 août 1765 (transcription en fin d’article, formulaire en gris).

L’acte du jour n’est pas une minute notariale (c’est rare, cela se fête, non?). Il s’agit d’un brevet octroyé en 1765 par Jean Sénac, conseiller du roi et premier médecin du roi, à Antoine Claude Maille, vinaigrier de l’empereur, afin que ce dernier puisse fabriquer, vendre et entreposer pendant trois ans dans tout le royaume un vinaigre de sa composition dit romain, servant à maintenir la bouche et les dents en bonne santé. En fin des trois années et après respect des règles communes à l’octroi d’une telle autorisation, Antoine Claude Maille devra produire des attestations de respect des conditions de ce brevet.

Un brevet est un type d’acte royal assez simple par rapport aux autres (édit, lettres patentes, ordonnance, etc). Il s’agit d’un acte officiel par lequel le roi dispense ses grâces et faveurs sans aucun contrôle (il n’y a pas d’enregistrement). Ici il s’agit clairement d’un privilège accordé au sieur Maille. Par extension, les brevets peuvent être accordés par des officiers à qui le roi a délégué ce pouvoir : ici, il s’agit de son premier médecin, Jean Sénac (1693-1770, premier médecin en 1752, surintendant des eaux minérales du royaume et intéressé par la cardiologie), qui y a fait apposé ses armes et le contre-seing d’un certain La Marque, son secrétaire.

Le brevet se caractérise par sa brièveté. Il commence par la mention de celui qui accorde, des éléments et conseils qu’il a pris pour cette décision (ici « la conséquence de la délibération prise et signée en notre Bureau de la commission royale de médecine assemblée le premier du présent mois de juillet et sur l’examen que nous avons fait de la composition d’un vinaigre préparé »), de la mention de la demande faite d’un brevet ou privilège par l’individu, qui est nommé, du verbe du dispositif « a permis et permettons », et se finit par les mentions de validation (signatures, contre-seing, date de lieu et de temps « donné à Compiègne le Roy y étant le douze juillet 1765 »).

Bien évidemment il ne s’agit pas du brevet original : on ne trouve ni les signatures ni le sceau mentionné. Il s’agit de sa transcription sur un registre, afin d’en garder une trace au niveau du service délivreur, ici la prévôté de l’hôtel du roi. L’acte original a été délivré au sieur Maille. Bien souvent, en raison des aléas de la conservation de tels actes par les particuliers, c’est le seul moyen pour les historiens d’en avoir connaissance.

Sur le plan historique, l’acte illustre les évolutions de la médecine et du secret industriel sous l’Ancien régime et l’histoire d’une entreprise qui va devenir florissante.

Médecine et secret industriel tout d’abord. Est mentionné dans l’acte le Bureau de la commission royale de médecine. Son titre est un peu erroné : il s’agit en réalité de la commission pour l’examen des remèdes secrets et des eaux minérales, créée en 1728, qui ne devrait comporter que des apothicaires. Elle est remplacée en 1778 par une Commission royale de médecine (archives à la Bibliothèque de l’Académie de médecine de Paris, SRM 85-204) où siège entre autres le Premier médecin du roi : créée afin de contrôler la qualité des remèdes, « secrets », proposés à la vente – inutile de dire le nombre de charlatans – elle n’est cependant pas la seule à délivrer privilèges et concessions, renforçant la cacophonie médicale et archivistique.

Afin de lutter contre les produits inutiles, voire dangereux, et dans un souci de santé publique avant l’heure et de lutte contre la fraude, les autorités tentent d’imposer que la fabrication de tels remèdes ne puisse être faits que par des professionnels, passés par l’Université de Médecine, ou par des chimistes, botanistes, etc, sans vraiment de succès, et que chaque remède ne puisse être débité qu’avec contrôle des médecins de l’entourage du roi et octroi d’une concession de vente. La mention de l’Edit du 10 septembre 1754 est une reprise de celui du 17 mars 1731 : les brevets accordés par le premier médecin du roi ne peuvent l’être qu’après consultation de la commission, les maladies guéries doivent y être décrites et le brevet n’est accordé que pour trois ans.

Ici, il s’agit bien de cela : Maille obtient une autorisation de vente pour trois ans, après examen de son produit par Jean Sénac et son collège. L’efficacité du produit n’est très probablement pas prouvée : c’est en tout cas ce que suggère la demande d’attestations à fournir en fin des trois années, qui pourraient être des certificats de guérison de la part de clients contents, afin de renouveler la concession.

Comme le montrent bien les études faites sur les « brevets » – ancêtre des brevets d’invention actuels – et sur les « secrets » (par exemple, le très réjouissant et érudit article de Christian Warolin, « Le remède secret en France jusqu’à son abolition en 1926« , dans Revue d’histoire de la Pharmacie, n°334, 2002, p. 229-238) il s’agit davantage de protéger un monopole commercial que la composition du produit ou l’efficacité de son action.

Qui est Antoine Claude Maille? Comme on peut s’en douter, il s’agit d’un ancêtre de la marque Maille (apparemment les archives de l’entreprise n’ont pas été versées dans un service d’archives public, je n’ai pas donc pu sourcer les informations). Selon la légende (et wikipédia), la fortune de la famille commencerait avec un certain Antoine Maille, marseillais, qui parvient à imposer un de ses remèdes, le vinaigre des quatre voleurs, lors de la peste de 1720. Premier enseignement (et choc culinaire), la famille n’est pas dijonnaise. Remarque complémentaire : le vinaigre des quatre voleurs est connu depuis le Moyen Âge, Antoine Maille n’en est donc pas l’inventeur même s’il a pu en créer sa propre version. Deuxième remarque complémentaire : un Antoine Maille maître vinaigrier est attesté à Paris en 1711, dans la clôture d’inventaire suite au décès de sa femme Louise Pillon, où on apprend qu’il a un fils mineur prénommé Antoine Claude. En 1712, résidant rue de l’Hirondelle il acquiert une rente constituée sur les Etats de Bretagne (Archives nationales, Minutier central, étude III, 816, constitution du 29 février 1712).

Toujours est-il que le vinaigre des quatre voleurs d’Antoine Maille semblant fonctionner contre la peste, son fils Antoine Claude poursuit la carrière. Il est attesté à plusieurs reprises dans les archives. Dans les années 1730, il est attesté dans des actes de tutelle ainsi que dans l’acte de clôture d’inventaire de sa défunte femme Brigitte Huyot, dont il a deux enfants Antoine Pierre et Antoine Claude. A ces dates il n’est pas encore désigné comme vinaigrier ou distillateur des empereurs ni du roi.  Il apparaît encore en 1751, lors de son remariage avec une Marie Couste (Archives nationales, Minutier central, étude XXVII, 258, contrat de mariage du 15 juin 1751) où là encore sa qualité de marchand privilégié n’est pas mise en avant. Il se serait installé rue Saint-André-des-Arts en 1747.

En 1752, 1769 et 1771, il devient successivement fournisseur officiel de la cour de Hongrie, de France et de Catherine II de Russie. Le brevet de cette semaine est donc une étape dans sa carrière au service des grands de ce monde. On ignore la date de son décès : en 1771 son fils Antoine (Claude ou Pierre, cela n’est pas précisé) perd la femme qui lui a donné trois enfants sans que le patriarche ne soit indiqué. Il est donc plus que probable que l’accord signé avec Acloque en 1789 l’ait été par son fils éponyme que par lui.

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Pot à moutarde de faïence, fin XVIIIe siècle-début XIXe siècle, Dijon, musée de la Vie Bourguignonne Perrin de Puycousin.

Finissons sur les vinaigres. En 1774 paraît dans le Mercure Galant de décembre une publicité élogieuse de la marque Maille, où sont décrits les nombreux produits qu’ils commercialisent (dont le vinaigre romain qui n’est pas la star de cette longue publicité il faut l’avouer) et leurs effets. Notez la diversité des vinaigres, plus cosmétiques que culinaires, ainsi que les prix et l’action sociale pour cet hiver 1774. C’est un peu long, mais c’est savoureux.

« On ne peut trop multiplier l’annonce des objets d’une utilité générale, & dont l’usage se renouvelle journellement. Tels sont en particulier les vinaigres dont le sieur Maille, Vinaigrier du roi & de leurs majestés impériales, est l’inventeur & le fabricateur. On doit citer, dans la première classe, le vinaigre romain, si accrédité par ses succès, & le vinaigre de rouge, dont le beau sexe éprouve des effets si avantageux. Le premier blanchit les dents, en prévient & en arrête la carie, les affermit dans leurs alvéoles, &c. le second qui se subdivise en trois classes, a pour objet de conserver à la peau, toute sa fraicheur, en même temps qu’il l’embellit, & qu’il prévient les inconvéniens qui résultent pour nos dames, de l’usage du carmin. 1° ce vinaigre de rouge imite les plus belles couleurs, au point qu’on les prend pour des couleurs naturelles, surtout lorsque la peau est naturellement blanche. 2° les simples dont il est composé, rafraîchissent la peau et l’empêchent de se rider. 3° on peut augmenter & diminuer la vivacité de la couleur, à tel degré qu’on le juge convenable, sans que la chaleur puisse y causer la moindre altération, & sans craindre de la faire disparoître en s’essuyant, ce qui est très agréables pour les personnes qui vont au bal, & ayant beaucoup d’éclat à la lumière. 4° on peut appliquer ce vinaigre en se couchant, il n’en imitera que mieux les couleurs naturelles. 5° son effet dure très longtemps. On ne peut même effacer ce rouge qu’en se servant d’un linge qui aura été trempé dans du vinaigre de fleurs de millepertuis, avec lequel on frotte les endroits où le rouge a été appliqué; ce qui le fait disparoître aussitôt. Ce même vinaigre entretient la couleur vermeille des lèvres, & les empêchent de se gerser dans les plus grands froids.

Les autres vinaigres que distribue & compose cet habile distillateurs sont : le vinaigre de fleurs de citron, pour les boutons ; le vinaigre de racines, pour les tâches de rousseur ; les vinaigre d’écaille, pour les dartres ; le vinaigre de Vénus, pour les vapeurs ; le vinaigre de turbie, qui guérit radicalement le mal des dents ; un vinaigre admirable & spécifique, à l’usage des personnes qui viennent d’avoir la petite vérole ; le vrai vinaigre des quatre voleurs, excellent préservatif contre tout air contagieux; le vinaigre scelitique, pour la voix ; de storax, qui blanchit la peau & empêche  qu’elle ne se ride ; vinaigre rafraîchissant, à l’usage de la garderobe, dont l’usage est excellent pour les personnes sujettes aux hémorroïdes ; vinaigre digestif ; vinaigre royal, qui adoucit à l’instant la piqûre des cousins ; vinaigre rafraîchissant [il est différent de l’autre?], pour le teint & pour ôter le feu du rasoir aux personnes qui sont sensibles ; sirop de vinaigre, commode à transporter. On trouve aussi chez le sieur Maille, toutes les espèces de vinaigres, au nombre de plus de 200 sortes, & différentes moutardes, comme aux truffes, au jus de citrons, aux capres & anchois, par extrait d’herbes fines, qui ont toutes la qualité de se conserver un an  plus, avec la même bonté. la moindre bouteille de tous les vinaigres qu’on vient de détaille, est du prix de 3 livres, mais celle de vinaigre de seconde nuance, est de 4 livres, celle de troisième nuance, de 5 livres, & celle du vinaigre admirable, ou pour la petite vérole, est de 4 livres 10 sols.

Les personnes des provinces de France & des royaumes étrangers, pourront se procurer ces différens vinaigres, en envoyant une lettre d’avis par la poste, & remettant l’argent, le tout franc de port : on les leur fera tenir exactement, avec la façon d’en faire usage. la demeure du sieur Maille est rue Saint André-des-Arcs, la porte cochère vis-à-vis la rue Haute-Feuille, où on a commencé à distribuer, depuis le premier dimanche de Novembre, de la moutarde pour les engelures gratis, en faveur des pauvres; la distribution commence à huit heures du matin & finit à midi. cette distribution aura lieu jusqu’au dernier dimanche de mars suivant, MM. les Curés de Province, qui voudront se procurer ce soulagement à leurs paroissiens, le pourront aisément, s’ils ont à Paris quelqu’un qui se charge de venir au bureau, mais munis d’un pot, en prendre la quantité nécessaire, pourvu que MM. les curés écrivent le nombre de personnes qui seront dans le besoin d’en faire usage. Quant aux personnes qui sont en état de payer, les moindre pots sont, pour elles, de 1 livre 10 sols.

l’on prévient que toutes les bouteilles & pots, sont revêtus d’une étiquette, au milieu de laquelle sont gravées les armes du roi, & de chaque côté celles de l’Empereur & de l’Impératrice reine de Hongrie. les bouteilles qui sont étiquettées autrement, ne sont point du magasin du sieur Maille. »

Une petite bibliographique supplémentaire : Catherine Lanoë, La Poudre et le fard. une histoire des cosmétiques de la Renaissance aux Lumières, Champs Vallon et Louis Faligot, Histoire des remèdes secrets aux XVIIIe et XIXe siècles, Rennes, La Découvrance, 1998. 200 p.

12 juillet 1765, brevet de M. Senac pour le sieur Maille, enregistré suivant la sentence de ce jourd’huy cinq aoust 1765.

Jean Sénac etc, la conséquence de la délibération prise et signée en notre Bureau de la commission royale de médecine assemblée le premier du présent mois de juillet et sur l’examen que nous avons fait de la composition d’un vinaigre préparé que nous a présenté le sieur Maille, distillateur ordinaire de leurs Majestés impérialles, nous en conséquence a permis et permettons au sieur Antoine Claude Maille de composer, vendre et distribuer dans Paris et toute l’étendüe du royaume son vinaigre dit romain, propre à la conservation de la bouche et des dents, d’en avoir même un dépôt dans les endroit où il jugera être nécessaire pour la facilité du public et cela pendant l’espace de trois années après lesquelles il sera tenu de nous raporter le présent brevet avec des attestations sur sa bonne conduite, luy enjoignons de se conformer aux arrêts du conseil nommément à celuy du dix septembre 1754, le tout à peine de nullité, en foy de quoy nous avons signé le présent brevet et fait contresigner par notre secrétaire ordinaire qui y a apposé le sceau de nos armes, donné à Compiègne le Roy y étant le douze juillet 1765 signé Senac et plus bas par M. le Premier médecin du Roy signé La Marque.