1676, le mari Marot bien marri

Archives nationales, Minutier central, étude VIII, 751, déclaration du 27 juin 1676 (transcription en fin d’article, formulaire en gris).

L’acte du jour fait écho en négatif au saint du jour. Il ne s’agit pas de la séparation d’un Valentin, mais d’une déclaration faite au seuil de la mort par Thérèse Fresneau, femme du peintre Jean-Baptiste Marot, pour que ce dernier, protestant notoire, ne gâte pas religieusement les deux futurs orphelins qui devront de préférence être confiés au curé de Saint-Sulpice pour être élevés dans la religion catholique.

Disons le tout de suite : cet acte est un unicum de ce que j’ai pu dépouiller pour l’instant. Pour ne pas faire durer le suspense, Thérèse se remet de sa maladie et survit à son mari : en 1698 elle assiste en tant que veuve au mariage de son fils François. Celui-ci, né en 1666 et mort en 1719, fait une confortable carrière de peintre au service du roi et de professeur à l’Académie. Toujours est-il qu’à peine dix ans avant la Révocation de l’édit de Nantes et malgré l’affection, la fidélité, etc qu’il doit y avoir entre époux, clairement, Thérèse ne supporte pas de voir ses enfants élevés dans la religion protestante plutôt que catholique. Au vu de la place de la religion à cette époque et de l’interdiction théorique de tels couples mixtes, l’ambiance devait être merveilleuse dans ce foyer.

Jean-Baptiste Marot est le frère de Jean Marot, le graveur d’architecture qui réside lui aussi dans la paroisse Saint-Sulpice : un acte retrouvé par Ulysse Robert pour son ouvrage de 1876 cite les salaires qu’il a reçu pour les peintures réalisées en vue des funérailles de la reine mère d’Angleterre (Henriette de France en 1669?) et la Salle des inventaires virtuelles livre un autre acte qu’il passe avec Paul Androuet du Cerceau (de la famille de…) et Charles Vigarani en 1664 pour les peintures d’un décor de théâtre du ballet des Amours destiné à être joué au Palais-Royal (étude CXVII, 57, acte du 16 janvier 1664).

Si je ne peux rien dire de plus sur les aspects juridiques de la chose (si quelqu’un a des références…), certains éléments sont également utilisés dans les testaments, ce qui vues les circonstances de la déclaration s’expliquent en partie. Ce passage en particulier pourrait se retrouver tel quel dans un testament devant notaire « les conseillers du roy notaire gardenotes de sa majesté en son Chastelet de Paris soubzsignez se sont transportez en une chambre au premier étage de ladite maison ayant veue sur ladite rue où estans parlant à la personne de ladite Fresneau trouvée au lit malade de corps, saine toutesfois d’esprit de mémoire et d’entendement ainsy qu’il est aparu aux notaires soubzsignez. » En effet, pour être valide, l’acte – et la demande particulière en ce cas – doit être fait par une personne saine d’esprit sinon de corps et ignorant signer (et pour ce interpellée)

Je vous laisse méditer sur la façon dont Thérèse a envoyé son mari sur les roses.

déclaration, 27 juin 1676

Aujourd’huy sur le réquisitoire de Térèze Fresneau, femme de Jean-Baptiste Marot, maistre peintre demeurant rue Guisarde à Saint-Germain-des-Prez-lez-Paris, parroisse Saint-Sulpice, les conseillers du roy notaire gardenotes de sa majesté en son Chastelet de Paris soubzsignez se sont transportez en une chambre au premier étage de ladite maison ayant veue sur ladite rue où estans parlant à la personne de ladite Fresneau trouvée au lit malade de corps, saine toutesfois d’esprit de mémoire et d’entendement ainsy qu’il est aparu aux notaires soubzsignez.

Icelle Fresneau a dit et déclaré que de son mariage avec ledit Marot luy restent deux enfans, l’une nommée Madeleine âgée de treize ans ou environ, et l’autre nommé François Marot, âgé de dix ans ou environ et que comme ledit Marot son mary est de la religion prétendue réformée et qu’elle apréhenderoit avec beaucoup de raison que lesdits deux enfans ne demeurassent avec luy, et qu’il ne les eslevast dans sa croyance contraire à celle de l’Église catholique apostolique et romaine dont elle a le bonheur de faire profession, si elle ne taschoit d’y remédier tandis qu’elle le peut, à cette cause pour prévenir ce malheur et cet inconvénient, elle désire, veult et entend que l’on oste après son décedz lesdits deux enfans d’avec ledit Marot leur père et pour cet effet suplie très humblement et très instamment Monsieur le curé de Sainct-Sulpice d’avoir la bonté et la charité de vouloir bien se charger et prendre en sa protection lesdits deux enfans afin qu’estans esloignez dudit Marot leur père et hors de sa conduite, ilz puissent estre eslevez, nourris et instruictz en la crainte de Dieu, vivre et mourir dans la croyance de l’église catholique, apostolique et romaine hors laquelle il n’y a point de salut à espérer. Espérant que ledit sieur curé de Sainct-Sulpice n’espagnera point son zèle et affection pour faire réussir le dessein et bonne intention de ladite comparante dont elle a requis acte ausdits notaires à elle octroyé en la chambre susdites où elle est malade, l’an mil six cens soixante-siz, le vingt-septiesme jour de juin avant midy et a déclaré ne sçavoir escrire ny signer de ce interpellée pour satisffaire à l’ordonnance.