1672, des cartes et des lettres. 30 sols.

 

 

Archives nationales, Minutier central, étude VIII, 738, convention du 4 juillet 1672 (transcription en fin d’article, formulaire en gris).

L’acte de la semaine est une convention, ou plutôt un engagement entre deux graveurs. Louis Cordier, originaire d’Abbeville, engage François Caumartin pour huit ans, lui enseigne la façon de graver des cartes mais surtout « les lettres » (le texte) et le rémunère de façon graduelle au fur et à mesure de ces huit années et de sa maîtrise de la gravure des lettres : 30 sols le cent de mots (enfin je le comprends comme cela, bonjour les comptes) les trois premières années, 35 la suivante, 40 les dernières années. Le chômage étant une réalité bien présente, François Caumartin peut travailler pour des concurrents ou des particuliers, mais à condition que cela se fasse dans le cadre d’un marché impliquant Louis Cordier, rémunéré comme précédemment. En cas de manquement au contrat, l’amende est de 400 livres.

Ce contrat/convention est intéressant dans le sens où si sur la forme il est extrêmement classique (les deux parties, les engagements de part et d’autre, les amendes potentielles, l’élection de domicile, les signatures), sur le fond il témoigne de la vie d’ouvriers spécialisés et de leur mode de travail et de rémunération. Il s’agit ici d’une rémunération à la pièce, progressive selon la technicité du jeune homme, qui continue à apprendre de la part de son maître et patron. La spécificité du métier est également mentionnée dans le cas de chômage : il est permis à l’ouvrier d’aller trouver du travail ailleurs, ou plutôt de ramener à son patron les contrats qu’il pourra trouver par lui-même (Louis Cordier s’en tire bien) afin d’être rémunéré…comme pour un travail normal (il n’y a même pas un petit bonus, c’est un peu l’arnaque).

L’époque moderne, et en particulier le XVIIe siècle, voit l’explosion de la production cartographique, liée au développement de la gravure, d’abord sur bois, et puis sur cuivre, qui permet d’illustrer le texte (et entre la poliorcétique – art des fortifications -, les récits d’histoire militaire et les récits de voyage, il y avait matière à cartes). L’idée n’est pas ici de vous parler des gravures ou estampes en général, mais rappelons qu’il était extrêmement délicat de mêler texte imprimé et estampe sur une même page en raison de l’épaisseur différente des caractères utilisés pour le texte et de la plaque de cuivre utilisée pour la planche (sur bois, c’était plus pratique, on pouvait jouer sur l’épaisseur). Ceci pour expliquer la précision de l’apprentissage et de la rémunération de François Caumartin au « cent de mots » : en effet, sur les cartes géographiques, le texte, qu’il s’agisse du titre, de la légende ou dans le cas des cartes géographiques des villes écrites, est appelé lettre. Il est gravé sur la plaque directement, comme le dessin lui-même. Hors, afin d’obtenir un texte à l’endroit, il faut le graver à l’envers, ce qui demande une certaine dextérité.

De fait, François Caumartin semble en effet avoir fait carrière dans ce monde de la gravure de lettres. En 1672, on le retrouve associé à Louis Cordier, chez qui il s’est donc engagé depuis juin (on note en passant qu’il y a du y avoir une période d’essai implicite d’un mois avant la rédaction de la convention devant notaire qui a coûté 30 sols, soit l’équivalent d’un cent de lettres), et les deux travaillent pour Alexis-Hubert Jaillot, géographe du roi et imprimeur libraire. On sait peu de chose sur la vie de François Caumartin (en fait rien), mais on peut suivre ses productions dans les collections nationales : une de ses cartes de 1681 est au Rijksmuseum, une sur l’Italie de 1676 est à la Bibliothèque nationale de France (Pierre Duval a dessiné le modèle, N Michu – pas la mère Michu mais pas loin – a gravé le dessin mais le texte c’est François Caumartin « scripsit »), etc.

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L’Italie. La Lombardie où les estats aux environ du Po, avec ceux de Genes et de Toscane / par P. Du-val, Geographe ordinaire du Roy ; F. Caumartin scripsit ; N. Michu S[cul]ps[it], 1675-1676, Chez l’autheur (Paris), Bibliothèque nationale de France, département Cartes et plans, GE D-14837 (4) (visible sur Gallica donc). Je n’ai pas compté les mots pour savoir combien il avait gagné avec cette carte, vous m’en excuserez…

Louis Cordier a une carrière et une vie plus connue encore. Dès 1666 on le retrouve au service de Pierre Mariette, gravant des cartes. Il est effectivement originaire d’Abbeville, est le frère de Robert Cordier, dont le talent a été célébré en son temps par Michel de Marolles, dans son Livre des peintres. Si Robert meurt entre 1668 et 1673, Louis poursuit une honorable carrière et vie jusqu’en 1711, date de la mort de ce « géographe du roi ». On a son inventaire, que vous pouvez lire in extenso ici : on y trouve en particulier « soixante-dix volumes de livres tant in quarto, in octavo, qu’in douze traitans de de de notion histoire et géographie reliez tant en veau que parchemin […] 20 livres », « quatre planches de cuivre dont trois de géographie et une petitte planche desposlie » 12 livres, « unze autres planches aussy de cuivre gravées en taile douce tant grandes que petittes » 12 livres, « une boiste d’outils servant au mestier de graveur » 4 livres, « plusieurs paquets d’estampes de différentes sortes représentants différents sujets  » 10 livres. On peut admirer en particulier cette carte du « Royaume de France divisé en archevêchez & évêchez où sont distingues les chambres ecclésiastiques » « Cordier sculpsit » mais vendu chez Hubert Jaillot, en 1695.

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Capture d’écran de la partie de l’inventaire de Louis Cordier relative à ses planches gravées et à ses outils. Archives nationales, Minutier central, étude XXXIV, 358, inventaire du 20 janvier 1712. Source : Familles parisiennes.

Et comme c’est un joli sujet, il y a pas mal de bibliographie sur la cartographie. Je ne renverrai donc que vers les ouvrages de Monique Pelletier, conservatrice au département des Cartes et Plans de la BnF, que je trouve accessibles :  Autour de la carte. Paris, Bibliothèque nationale de France : Bibliothèque nationale de France; 2000, Cartographie de la France et du monde de la Renaissance au siècle des Lumières. Paris: Bibliothèque nationale de France; 2001 et pour ceux qui voudraient distinguer les graveurs de cartes géographiques, Monique Pelletier, Sylvie Rimbert, Lothar Zögner. How to identify a mapmaker : an international bibliographic guide. Paris: Comité français de cartographie; 1996 et pour ne pas citer que du Monique Pelletier, C. Lamy-Lassalle. Les graveurs abbevillois du XVIIe siècle in Bulletin de la Société des antiquaires de Picardie (1938), p. 469. Et sur les cartes enluminées et les enlumineurs de cartes, ce très intéressant article, de C. Hofman, l’enluminure des cartes et des atlas imprimés XVIe-XVIIIe siècle.

4 juillet 1672

faict grosse

Furent présens en leurs personnes sieur Louis Cordier, graveur et marchand orphèvre à Abbeville, demeurant à Sainct-Germain-des-Prez-lez-Paris, rue de Grenelle, parroisse Sainct-Sulpice, d’une part, et François Caumartin, aussy graveur demeurant audit Sainct-Germain-des-Prez, grande rue Taranne, d’autre part, lesquelz ont fait et convenu entr’eux ce qui ensuit.

C’est assçavoir que ledit Caumartin a promis et s’est obligé de travailler de son art pour ledit sieur Cordier pendant le temps et espace de huict années à compter du troisième juin dernier passé sans le quitter ny habandonner en façon quelconques.

En considération de quoy ledit sieur Cordier promet audit Caumartin de luy montrer et enseigner à faire le plan des cartes de géographie et les grandes lettres capitales d’icelles cartes, et outre luy donner pour chacun cent de mots d’escripture qu’il gravera sçavoir pendant les deux premières années trente sols, la troisiesme année trente-cinq solz et les cinq années suivantes quarante solz, estant convenu entre les parties qu’en cas que ledit sieur Cordier eust à manquer d’ouvrage pendant ledit temps que le sieur de Caumartin sera tenu et promet d’apporter audit sieur Cordier tous les ouvrages qui luy seront donnez à faire tant par marchands que particulier pour en faire par ledit sieur Cordier les marchez soy-mesme, le prix cy-dessus desdits ouvrages sera payé audit Caumartin par ledit sieur Cordier au fur et à mesure qu’il travaillera.

Et lesquelles partyes promettent exécuter et acomplir les présentes de point en point selon leur forme et terme, à peine de payer par le contrevenant à l’aquieseur auparavant que de pouvoir ny proposer une chose contre lesdites présentes la somme de quatre cens livres tournois de peyne que les parties s’impose volontairement payer, ladite somme de quatre cens livres sans délays. Et pour l’exécution des présentes et deppandances, lesdites partyes eslisent domicile es maisons où elles sont demeurantes, ausquels lieux nonobstant, promettant, obligeant chacun en droit soy, renonçant, fait et passé à Paris es estudes l’an mil six cent soixante-douze le quatriesme juillet après midy et ont signé.