1678, 6 mars, des marchandes de satin mettent fin à leurs querelles.

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Archives nationales, Minutier central, étude VIII, 756, convention du 3 mars 1678 (transcription en fin d’article, formulaire en gris).

L’acte de la semaine fait écho à la journée du 8 mars – et presque jour pour jour 340 ans plus tôt -, consacrée aux droits des femmes. Il dévoile une des facettes de la vie des femmes à l’époque moderne. Je dis bien « une des facettes » car il est difficile de trouver un acte résumant les droits ou l’absence de droits des femmes.

L’idée courante est que les femmes n’apparaissent que rarement dans les archives  : au vu des articles que j’ai déjà publiés sur ce blog et qui témoignent d’épisodes de la vie privée ou professionnelle d’un large éventail de femmes (éventail incomplet), et cependant dans l’attente d’une vraie étude sur la représentativité des femmes dans les archives notariales, il est faux d’affirmer qu’elles ne sont pas présentes. Au plus peut-on dire que ces sources n’ont pas encore été totalement exploitées pour mettre en valeur leur place dans la société d’alors (ceci est à peine un appel à des travaux de recherche à partir de ces sources délaissées).

Revenons sur l’acte, rien que l’acte. J’ai hésité entre celui-ci et un autre, que je vous soumettrai la semaine prochaine et qui lui aussi met en lumière des femmes. Il s’agit d’une convention entre neuf marchandes de satin parisiennes, exerçant au petit Marché de Saint-Germain-des-Prés, pour s’accorder sur le fait de ne pas vendre les jours fériés, à savoir les dimanches, les fêtes, notamment pendant le Carême, sous peine d’une amende de cent livres qui sera employée pour acheter le pain des prisonniers de la prison du lieu ou pour éteindre les dettes pour lesquelles ils ont été emprisonnés.

L’acte est court (une demi feuille à 9 deniers), on sent que des économies ont été faites sur les adresses des neuf femmes, et chose curieuse pour nous, on ignore leur situation maritale, une constante des autres actes. Cette absence de mention indique qu’en l’occurrence, cette information était un détail sans conséquence sur la suite de l’affaire. Cela signifie que leur mari, si certaines en ont, n’ont pas de droit de regard sur cette affaire professionnelle. Autrement dit, elles agissent en toute autonomie dans le cas présent. Les seuls hommes mentionnés sont les notaires devant qui est passée la convention et le procureur chez qui elles élisent leur domicile en cas de procédure judiciaire, une pratique qui se retrouve également dans les actes masculins ou mixtes. Autre raison, cela permet de gagner de la place sur le papier et avec l’encre (il n’y a pas de petites économies quand cela ne prête pas à conséquence). C’est à la fois une chance et un malheur pour l’historien : chance, car on voit ce que cela implique quant à leurs droits, malheur car allez retrouver une Marguerite Fontaine ou une Elisabeth Paris – vous avez noté que cinq d’entre elles portent le prénom d’Elisabeth et deux celui de Marguerite? – dans le corpus des actes déjà indexés…ceci pour vous dire que je n’ai pas plus de renseignements sur ces personnes…

Le motif de leur convention est un problème purement professionnel : la vente de marchandises à des jours légaux. Les marchandes de satin ne sont pas un corps juré, avec statuts et gardes du métier. C’est un métier libre, sans maîtrise, contrairement aux merciers ou aux boulangers. En revanche, un élément sur lesquels les autorités sont tatillonnes , qu’il s’agisse d’un métier juré ou non, c’est le travail les jours censés être fériés. Le nombre varie tout au long de la période moderne et selon les territoires considérés (90 jours jusqu’en 1666 à Paris dont 52 dimanches, 73 après cette date). Ici l’acte est extrêmement précis : les dimanches et fêtes de Carême. A ces dates il est permis à la police de saisir les marchandises, soit en effectuant ses propres contrôles, soit en bénéficiant de dénonciations. Et la formulation de l’acte me fait dire qu’il s’agit de dénonciations entre marchandes de satin dans le cas présent : cette convention a pour objectif de fixer les jours de vente et les jours où elle est interdite, afin d’éviter non seulement une concurrence déloyale entre marchandes, mais aussi de respecter les interdits religieux (notons cependant qu’aucune autorité laïque ni ecclésiastique n’intervient dans l’acte).

On le voit, ces femmes travaillent et agissent en justice de leur propre initiative. Néanmoins, l’acte n’est pas dénué de stéréotypes non plus. Le premier est qu’aucune de ces neuf femmes ne sait signer ni écrire, et selon les règles juridiques, elles sont « interpellées » pour savoir si elles sont bien conscientes de ce qui a été mis sur le papier (pour rappel, c’est une procédure imposée face à toute personne, homme ou femme, déclarant ne savoir écrire ni signer). Pour connaître le taux d’alphabétisation de cette époque on peut s’appuyer sur une enquête réalisée en 1877 à partir des registres paroissiaux, l’enquête Maggiolo : elle est datée et partielle (elle ne s’appuie que sur les signatures lors des contrats de mariage) et n’a pas concerné les sources parisiennes – qui sont parties en fumée sept ans auparavant – mais dont des résultats ont pu être tirés d’autres sources. Sous le règne de Louis XIV, 71% des hommes et 86% des femmes sont analphabètes, soit une forte majorité d’hommes et une très forte majorité de femmes. Paris est cependant privilégiée, car 75% de la population « signe », mais là encore avec une disparité entre hommes et femmes : les neuf femmes de l’acte font partie des 25 autres pour cent. Cette situation explique l’accent mis par les congrégations enseignantes à destination des femmes sur la lecture et l’écriture, qui sera le sujet du prochain article de blog. Notons cependant que si nos neuf marchandes de satin ne savent pas lire ni écrire (je pense qu’on peut oublier la rédaction d’un livre-journal dans leur cas, même rédigé par un tiers), cela ne signifie pas qu’elles ne savent pas compter, et c’est l’essentiel pour leur métier.

Autre stéréotype, qui relève plus du domaine historique que de l’archivistique, le lien indéfectible entre textile et femmes, ici pour les neuf « marchandes de satin ». L’historiographie renforce cette impression, peut-être à tort : les deux corporations féminines les plus importantes sont celles des couturières et des lingères. Ceci s’explique en partie par la réticence des métiers traditionnellement masculins à accepter dans leurs rangs des femmes, à moins qu’elles ne soient filles, femmes ou veuves de maîtres du même métier (nous renvoyons à l’article que nous avons consacré à Marguerite Hamelin, veuve d’un imprimeur) jusqu’à la grande réforme de 1776 qui ouvre tous les métiers aux femmes et ne les cantonnent plus dans des corporations genrées comme les couturières, lingères, blanchisseuses ou encore bouquetières. On peut renvoyer à deux références (parmi les très nombreuses) : l’article de Cynthia Truant sur les métiers féminins à l’époque moderne, publié dans Clio. Femmes, genre, histoire, et le très bel ouvrage de Clare Haru Crowston, Fabricating Women: The Seamstresses of Old Regime France, 1675–1791, Durham, NC: Duke University Press, 2001, sur la corporation des couturières en particulier.

Autre stéréotype, le caractère charitable qui serait plus proprement féminin. C’est la première fois que dans un tel acte je vois écrit de façon aussi explicite l’utilisation charitable des amendes, pour du pain envers les prisonniers pour dettes de Saint-Germain ou pour éteindre les dettes en question. Cela tient peut-être au fait qu’il ne s’agit pas d’un métier juré, dont la destination des amendes est généralement prévue par les statuts (la caisse commune, les pauvres de la ville).

Pour conclure on fera la liste des actes publiés sur ce blog,  concernant des femmes et pouvant illustrer certains de leurs droits (ou pas) :

Madame de Montespan, une femme de la noblesse usant de droits, voire de passe-droits;

Thérèse Fresneau, femme du peuple se rebellant contre l’autorité de leur mari à l’approche de la mort;

Jeanne Dossier, une femme se séparant de son mari;

Radegonde Bonette, une femme obtenant une ordonnance pour aller aux bains;

Sophia Phelicita de Volzoque, une femme obtenant procuration de son mari – esclavagiste – pour gérer les affaires courantes;

Agnès Robison, une femme anglaise autonome se mariant;

Marie Arnault, fille moins autonome obtenant l’accord de son père pour se marier;

Louise Moreau, une femme dans son rôle de mère;

Madeleine Le Roy, une femme victime;

Bernarde Bégourdan, une femme héritière;

Catherine Grosset, une femme chirurgienne;

Marie Ducarrou, une soeur et femme en difficulté financière pour son mariage;

Marguerite Hamelin, veuve de maître imprimeur mettant fin à son commerce par son remariage avec un greffier.

Moyen papier neuf deniers le feuillet

Convention du 6e mars 1678

Faict grosse

Furent présentes en leurs personnes Nicole Mulot, Marguerite Renoult, Elizabeth Fontaine, Marguerite Fontaine, Elizabeth Cropin, Marie Bouchard, Elizabeth Paris, Elizabeth Bouchon et Elizabeth Lusson, toutes marchandes de satins, vendants au petit marché de Saint-Germain-des-Prez lesquelles ont esleu leur domicille pour l’exécution des présentes en la maison de Maistre François Provost/Prevost, procureur au Chastelet de Paris, size à Sainct-Germain-des-Prez, rue de Bussy, et qui pour éviter aux saisies que l’on s’efforce de faire pendant les dimanches et festes de Caresmes et que l’on a voulu faire ce jourd’huy de leur marchandise de satins pour la porter dans les prisons dudit lieu sur la confiscation qui pouroit s’en ensuivre. Elles fondent encores (?) d’accord entr’elles après s’estre assemblées et pris conseil de ne point vendre entr’elles aucune marchandise de satins pendant les festes et dimanches non seulement du présent Caresme mais pendant ceux qui s’ensuivront à peyne de cent livres d’amande en cas de contravention les unes d’avec les autres aplicable au pain des prisonniers qui sont et seront cy après es prisons dudit Saint-Germain-des-Prez ou pour payer les debtes pour lesquelles ils sont et seront détenus prisonniers. Car ainsy, promettant…obligeant…renonçant…fait et passé à Paris es estudes l’an mil six cent soixante-dix-huict, le sixiesme jour de mars avant midy et ont toutes déclaré ne savoir escrire ne signer, interpellées.