1662, Françoise Fremin instruit les jeunes orphelines de la Providence Saint-Joseph.

 

 

 

Archives nationales, Minutier central, étude VIII, 699, contrat de réception et de donation du 28 juin 1662 (transcription en fin d’article, formulaire en gris).

L’acte de la semaine est, à l’instar de celui de la semaine précédente, un éclat sur une facette de la place des femmes dans la société d’Ancien régime et sur leur espace de libertés et de contraintes. Nous sommes en 1662 et François Fremin, femme séparée de son mari, est reçue dans la communauté des soeurs de Saint-Joseph du faubourg Saint-Germain-des-Prés par la supérieure et institutrice Marie Delpech de l’Etang : elle fait don de tous ses biens et de son argent au couvent en échange de l’entretien, le logement, le chauffage, le soin pour le reste de sa vie, en échange de quoi elle promet d’obéir aux supérieures et d’instruire les jeunes orphelines dont s’occupent la congrégation. Elle assure également son avenir en se ménagement la possibilité de partir de la communauté en cas de souci financier de cette dernière, et pourra reprendre les trois mille livres tournois qu’elle y a apporté et dont la supérieure détaille l’emploi dans ce contrat de donation et de « réception ».

L’Eglise, dans sa composante du couvent, est une institution ambivalente pour illustrer les droits des femmes mais elle est essentielle dans la société de cette époque, car premièrement, omniprésente, et deuxièmement, assez paradoxalement, c’est un certain espace de liberté pour les femmes.

Commençons par les aspects archivistiques de cet acte, qui sont assez peu originaux. C’est un contrat assez long – quatre pages bien tassées -, commençant par la présentation des parties, avec un long paragraphe sur les démêlés familio-judiciaires de Françoise Fremin et sa proximité avec la supérieure qui expliquent son entrée au couvent. Le verbe du dispositif se trouve rejeté en toute fin de première page : »elles ont ensemblement fait et convenu ce qui ensuit ». S’ensuit donc les termes de l’accord, à la fois sur l’entrée au couvent de Françoise Fremin et sur l’utilisation des biens qu’elle apporte. La clause de reprise de ses biens en cas d’infortune financière du couvent me semble assez original, mais je n’ai pas vu suffisamment de contrats de ce type pour le confirmer : je le signale donc au cas où. L’acte se finit par les formules consacrées « promettant, obligeant chacun en droit soy, renonçant », par les dates de lieu – fait au couvent lui-même, ce qui est normal pour une institution religieuse, a fortiori féminine – et de temps, par la très belle signature de Françoise Fremin et la signature plus chaotique de Marie Delpech.

Françoise Fremin illustre l’ambiguïté de la position de la femme à cette époque : mariée, mais délaissée par son époux, dont elle a fait constater l’abandon de domicile, elle en obtient séparation mais uniquement de biens, et en aucun cas de divorce ou d’annulation. Selon la loi en vigueur à l’époque, elle ne peut se remarier tant que son ex-mari est vivant. Normande, sans enfants ni famille, elle s’est installée à Paris, fréquente la société dévote – elle semble s’être installée déjà en partie dans le couvent des soeurs de la Providence Saint-Joseph – et cherche à trouver son salut (« vaquer avec une sérieuse application aux affaires de son salut et se débarasser entièrement du tracas de celles du monde, luy estant d’autant plus facile d’en sortir que se voyant seule, elle n’y a nulle sorte d’attachement« ). Elle deviendra institutrice pour jeunes et pauvres orphelines en leur transmettant ses connaissances de la lecture et de l’écriture qu’elle a acquis en sa qualité de femme de la petite bourgeoisie provinciale – son ex-mari est qualifié de maître.

Ceci dit, qu’est-ce donc que la congrégation des filles orphelines de Saint-Joseph de la Providence? Elle fait partie de ces nombreuses congrégations féminines – plus de vingt-cinq – créées au cours du XVIIe siècle, sous l’influence du développement de l’apostolat féminin, et qui se consacrent à des activités charitables, et en particulier à l’enseignement des jeunes filles. Le mouvement n’est pas que parisien : Marie Delpech de l’Etang exerce tout d’abord à Bordeaux, où la congrégation est officiellement créée en 1639, avant d’être autorisée à s’implanter à Paris en 1641 où elle a un franc succès et essaime dans tout le royaume : d’abord installée rue du Vieux-Colombier, elle accueille d’abord trois orphelines, puis au bout d’un an, cent vingt, ce qui l’oblige à déménager rue Saint-Dominique, et en 1643, soit à peine deux ans après son installation à Paris, deux cent-vingt-six. Ce succès est dû au soutien de Vincent de Paul, de la reine Anne d’Autriche, de personnes de la noblesse comme la duchesse d’Aiguillon et aux buts avoués de la congrégation : recueillir des orphelines, les entretenir et les instruire, certes, mais surtout les envoyer ensuite dans les colonies pour pallier le déséquilibre entre hommes et femmes qui empêchent la constitution de familles et l’accroissement des colonies en question : la première année huit y sont envoyées, puis une quinzaine par an.

Les soeurs de la congrégation des filles orphelines de la Providence Saint-Joseph font voeu d’obéissance à l’évêque ou archevêque du diocèse où elles se trouvent, puis à la fin du XVIIe siècle y est ajouté le voeu de chasteté. Il semble y avoir des catégories, qui doivent correspondre au niveau de professe, novice ou laïque : Françoise Fremin semble être plutôt une soeur laïque, ne faisant pas de voeu particulier, mais dans l’acte il est insisté sur le fait qu’elle sera traité comme les autres soeurs laïques (« la loger en icelle maison, tant en santé que maladie, la nourrir et chauffer, et l’entretenir, se gouverner en son endroit, avec le mesme soin, la mesme charité et le mesme zèle qu’à l’endroit des autres sœurs de la mesme catégorie« ). Pour elles, pas de clôture apparemment, et pas d’habit religieux dans un premier temps : la règle indique que l’habit sera séculier et le plus modeste possible, le costume se complexifie par la suite comme en témoigne les gravures tirées de l’ouvrage de Jean Hélyot, Histoire des ordres monastiques, religieux et militaires, tome 4, 1715 (visible sur Gallica ou Google books). Marie-Josèphe (et oui…) Delpech de l’Etang meurt en 1671, atteinte apparemment de tremblements – parkinson? – ce qui explique sa signature assez chaotique. Elle a pour successeur Isabeau de Mauriet, qui connaît un supériorat difficile, puis une femme qui ne vous est pas inconnue sur ce blog, Madame de Montespan, à partir de 1681, un certain 8 mars (coïncidence? je ne crois pas) et qui viendra s’y installer définitivement en 1693 lors de sa disgrâce.

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Gravure « Soeur de la Congrégation des filles de Saint Joseph, dites de la Providence à Paris », de Poilly le jeune, tirée de Jean Hélyot, Histoire des ordres monastiques, religieux et militaires, tome 4, 1715, p. 412.

Rien n’est dit sur la pauvreté : on remarque cependant que les biens sont mis en commun, comme il est sous-entendu dans l’acte en question. La congrégation vit grâce aux « dots » de ses institutrices (non des jeunes filles, orphelines et pauvres), ainsi que des legs et dons auxquels la congrégation a le droit par les lettres patentes accordées par Louis XIII et réitérées par Louis XIV. Les archives de la salle des inventaires virtuelles des Archives nationales mentionnent plusieurs dons dont la trace est conservée dans la série Y, comme en 1658 la veuve de l’ambassadeur en Suisse Michel Vialar, Charlotte de Ligny (série Y, 195, fol. 262v) L’équilibre financier est cependant précaire, comme le souligne la clause introduite par Françoise Fremin et sa possibilité de se retirer de la communauté en reprenant l’intégralité de ses 3 000 livres et la mention des créances au boucher Bilaine – peut-être ce Claude attesté en 1631 : neuf ans plus tôt, plusieurs congrégations dont les soeurs de la Providence Saint-Joseph ont réglé un procès les opposant au fermier des coches et carrosses publics allant de Paris à Rouen et autres villes de Normandie auquel elles en avaient confié la gestion, pour cause de diminution des revenus à cause de la peste qui sévit en Normandie depuis 1648 (Archives nationales, Minutier central, étude LXVI, 118, transaction du 20 mars 1651). Les finances se portent très mal, et dès la deuxième moitié du XVIIe siècle, la congrégation doit, comme les autres, accueillir des pensionnaires payantes, issues de la bonne société, dont les plus fameuses seront Mme du Deffand et Mlle de Lespinasse, et être sous tutelle d’administrateurs laïcs.

Quel est le programme d’apprentissage auquel va contribuer Françoise Fremin? Le but de cette instruction est de pouvoir bien les marier, c’est-à-dire qu’il faut qu’elles se constituent une dot (on rappelle que ce sont de pauvres orphelines à l’origine) et qu’elles sachent tenir un ménage. L’instruction a donc pour base commune les tâches ménagères, parmi lesquelles la couture et la broderie tiennent une grande place, et le savoir-être en société. Madame de Montespan installe un atelier de broderie qui fournit Versailles mais fait scandale par le fait que les artisans principaux sont des professionnels et des hommes. La lecture et l’écriture ne sont réservées qu’aux jeunes filles en montrant les capacités et les cours sont dispensées par deux des soeurs. Les jeunes filles sont prises en charge par la congrégation à partir de 4 à 5 ans, dès qu’elles le peuvent elles sont mise en apprentissage auprès de maîtresses parisiennes ou mises en tant que domestiques dans des familles. Avancée majeure, donc, elles ont la possibilité d’apprendre à écrire et lire et de ne pas faire partie des près de 25% de parisiens analphabètes, même si on a vu que dans un cadre professionnel, la comptabilité était plus importante (et ici pas de mention d’apprendre à compter). Mais les objectifs sont très traditionnels : marier ces jeunes filles, à Paris ou dans les colonies et leur éviter l’oisiveté, mère de tous les vices comme chacun à l’époque le sait.

Pour plus de renseignements, on trouvera sur la congrégation Jean Lebeuf, Histoire de la ville et de tout le diocèse de Paris. Table analytique. Volume 6, p. 258-259, Jean Hélyot, Histoire des ordres monastiques, religieux et militaires, tome 4, 1715, et la série d’articles écrits par Roger-Armand Weigert dans la revue XVIIe siècle sous le titre La Retraite de Madame de Montespan. La communauté des filles de Saint-Joseph, dites de la Providence, à Paris (1641-1793), dans les numéros 1, 4, 5-6, , 7-8, 9-10 (en ligne sur gallica). Sur la congrégation et les orphelinats, Bernard Gaudeul, Saint Vincent de Paul, précurseur de l’assistance publique, 1938, p. 66 en particulier. Sur les femmes et la dévotion, Elizabeth Rapley, The Dévotes : Women and Church in Seventeenth-Century France, Kinston, McGill Queen’s University Press, 1990.

Aux Archives nationales, les cotes L. 775 et L. 1061 « titres de la fondation de la congrégation et de son établissement à Paris; dons et legs », la cote H 4122 « recettes de sloyers 1772-1792 », les cotes S 4734 à 4737 qui sont les titres de propriétés de la congrégation ; à la Bibliothèque de la ville de Paris, le manuscrit 2095 Constitutions des religieuses hospitalières de Saint-Joseph (imprimé en 1696 sous le titre « Constitutions des Filles hospitalières de la Congrégation de Saint-Joseph pour l’instruction des orphelines » (dont l’exemplaire à la BnF est absent depuis un siècle avec ce commentaire « cherché inutilement le 5 avril 1905 »), mais le manuscrit est sous la cote Mss. franc. 19692.

contrat de réception et donation

fait grosse

28 juin 1662

Furents présentes en leurs personnes damoiselle Marie Delpech de l’Etang, institutrice et supérieure de la congrégation des filles orphelines de Saint-Joseph de la Providence, érigée à Saint-Germain-des-Prez-lez-Paris, rue Saint-Dominique, tant pour elle que pour les supérieures de ladite maison qui luy succedderont d’une part, et Françoise Fremin, femme séparée quant aux biens d’avec Maistre Jean Borel, son mary par sentence rendüe par Monsieur le lieutenant général au bailliage et siège présidial de Caën le XVe jour d’octobre 1660, et de luy ainsy qu’elle a dit délaissée depuis environ seize ans, elle demeurante à Paris rue Saint-Jacques-de-la-Boucherie, parroisse Saint-Jacques-de-la-Boucherie, d’autre part, lesquelles ont dit, mesmes ladite Fremin, qu’ayant pris une forte résolution de se retirer dans ladite maison de Saint-Joseph dont elle a fait choix, pour y vivre en communauté le reste de ses jours, vaquer avec une sérieuse application aux affaires de son salut et se débarasser entièrement du tracas de celles du monde, luy estant d’autant plus facile d’en sortir que se voyant seule, elle n’y a nulle sorte d’attachement.

Elle se seroit adressée à ladite damoiselle de l’Etanc et luy ayant fait l’ouverture de son dessein, bien loin de l’en détourner, elle l’auroit approuvé, avec d’autant plus de joye et moins de répugnance qu’elle a une parfaite congnoissance des bonnes qualitez de ladite Fremin, qui ne peuvent manquer de luy attirer l’amour et l’estime d’un chacun, l’ayant pratiquée un assez long espace de temps pour n’en pas douter, eu égard ausquelles considérations, elles ont ensemblement fait et convenu ce qui ensuit.

C’est asçavoir que ladite Fremin pour se faciliter l’entrée dans ladite maison de Saint-Joseph et afin qu’elle n’y soit point à charge, a volontairement fait don par ces présentes pour tousjours et en la meilleure forme que faire ce peut, à icelle maison de Saint-Joseph, ce acceptant par ladite damoiselle de l’Etang.

Premièrement de la somme de trois mil livres tournois en deniers comptans, de laquelle elle en a présentement délivré esmains de ladite damoiselle de l’Etan que d’elle confesse avoir receu présens les notaires soubzsignez en espèces de louis d’or et d’argent le tout bon et la somme de deux mil trois cents livres tournois dont ladite damoiselle de l’Etan se contente et en quitte ladite Fremin et quant aux sept cent livres restants, icelle Fremin promet les bailler, fournir et délivrer à ladite damoiselle de l’Etag dans deux mois d’huy prochains.

Item de tous et chacuns les meubles à ladite Fremin apartenant tant ceux qui sont déjà dans ladite maison que ceux qu’elle fera aportez en icelle, pour y demeurer en plaine propriété sauf l’usage qu’elle s’en réserve sa vie durant pour de tout faire et disposer par ladite maison de Saint-Joseph comme de chose à celle apartenant au moien des présentes.

En considération duquel don, ladite damoiselle de l’Etan a receu et reçoit en ce jourd’huy et pour tousjours ladite Fremin en ladite maison de Saint-Joseph pour y estre admise dans le rang et compagnie des principales sœurs d’icelle, promet tant pour elle que pour les supérieures qui luy pourront succedder de la loger en icelle maison, tant en santé que maladie, la nourrir et chauffer, et l’entretenir, se gouverner en son endroit, avec le mesme soin, la mesme charité et le mesme zèle qu’à l’endroit des autres sœurs de la mesme catégorie.

Et ladite Fremin s’employera avec affection à instruire et enseigner à lire et escrire les filles orphelines de ladite maison ayant le talent propre pour cet employ. A esté convenu entre les parties que sy ladite communauté venoir à manquer par quelque rencontre inopinée (ce que Dieu ne veille) et qu’ainsy ladite Fremin se trouvast contrainte de sortir de ladite maison, en ce cas elle pourra contraire les supérieures qui seront lors de luy rendre et restituer ladite somme de trois mil livres tournois pour raison de quoy elle se pourvoira ainsy qu’elle advisera bon estre sur les biens de ladite maison.

Et pour plus grande sureté à ladite Fremin de ladite restitution en cas susdit, ladite damoiselle de l’Etan déclare qu’elle y employera incessamment la somme de quinze cent livres tournois au payement et acquit de partie de ce qui est deub par ladite maison au sieur Bilaine, marchand boucher, pour la fourniture et provision de viande de boucherie qu’il a fait pour la nourriture de toute lesdites filles, dont ladite damoiselle de l’Etan promet luy délivrer comptant au plus tost qui portera l’employ de ladite somme et subrogation au lieu et privilège dudit Bilaine.

Et à l’égard des autres quinze cent livres restans, ladite damoiselle les fera entrer à la première occasion d’acquisition soit en héritages ou rentes qui se rencontreront à la bienséance et utilité de ladite maison, dont sera fourny quittance d’employ et subrogation comme dessus à ladite Fremin.

Car ainsy promettant, obligeant chacun endroit soy et renonçeant, fait et passé en ladite maison de Saint-Joseph l’an mil six cent soixante deux le vingt-huictiesme jour de juin avant midi et ont signé.