1663 louer un bon emplacement pour un spectacle à la foire Saint-Germain

 

 

 

Archives nationales, Minutier central, étude VIII, 704, bail du 23 octobre 1663 (transcription en fin d’article, formulaire en gris).

L’acte de la semaine est un bail des plus classiques. Jean Loré, qualifié de danseur de corde, loue pour dix foires Saint-Germain la cour de la maison du maître rôtisseur Germain Jullian, au faubourg en question pour un loyer de 110 livres tournois annuels.

Classique, ce bail l’est par ses caractéristiques formelles et diplomatiques : le bailleur est cité en premier, puis viennent les mentions du temps du bail, du locataire, des espaces loués, des conditions de location et du loyer. Sur la dernière page en bas à gauche a été indiqué le prix de l’acte : 10 sols.

L’acte est court, car il s’agit en fait d’un renouvellement de bail, comme on le comprend par la formule « disant la (la cour) bien savoir pour l’avoir cy-devant tenue à loyer dudit Jullian ». Les précédents baux n’ont pas été retrouvés (on ignore si le prix a augmenté entre temps), ce qui nous empêche d’avoir « plus ample » précision sur les caractéristiques de cette cour, voire sur ce que Loré en a fait. Et ce n’est pas l’inventaire après-décès réalisé après la mort de la femme de Germain Jullian (ou Julien) en 1685 qui va nous aider : l’adresse est légèrement différente, mais il est probable qu’il s’agisse de la même maison, l’angle du petit marché et de la rue du Four décrit dans l’inventaire comme le lieu de résidence du couple pouvant coïncider avec une partie de la rue des Boucheries indiquée dans l’acte de 1668. En revanche, il n’est pas fait mention de la cour.

Malgré tout il est rappelé que cette cour doit servir pendant le temps de la foire à exposer des tableaux devant et au-dessus de la maison dont dépend la cour, et qu’il est possible qu’il faille que le locataire perce des trous dans les murs (à charge de les réparer à son départ).

J’ai déjà parlé des foires, et notamment de la foire Saint-Germain-des-Prés à plusieurs reprises : en 1667, Jean Hambrock cherchait à acquérir des automates qu’il souhaitait présenter à la foire Saint-Germain, avant de se désister ; en 1678, soit quinze ans plus tard, Etienne Bouilly, dit Taranne, est mangeur de feu et résidant dans l’enclos de la foire où il est logique qu’il se produise.

C’est une manifestation à la fois économique et festive, inratable pour les « intermittents » de l’époque. On imagine ainsi que Jean Loré souhaite offrir un spectacle avec tréteaux, tentures voire peintures (les tableaux?), de musique et de danse, voire d’acrobaties (les cordes?) afin de distraire les visiteurs de la foire. Bien évidemment on ignore exactement le programme de ce genre de spectacles (danses ou musiques populaires, solos, ensembles, marionnettes, sauts… ?), s’il était en continu ou à heures fixes, si l’entrée à la cour était payante ou si l’on faisait « passer le chapeau » comme on dit aujourd’hui ? Des documents du XVIIIe siècle repérés dans la SIV (salle des inventaires virtuelles des Archives nationales) indiquent que ces spectacles pouvaient être très divers : un arrêt en commandement pris lors de la Régence (entre 1715 et 1720), interdit aux danseurs de corde et aux sauteurs des foires Saint-Germain et Saint-Laurent de représenter des scènes comiques dans leurs spectacles, probablement pour ne pas faire concurrence aux troupes de comédiens privilégiées (Archives nationales, E, 1982, notice 131, fol. 400-401 selon la SIV).

Jean Loré n’est pas un inconnu. Il appartient en effet à une longue dynastie de musiciens et de danseurs : on conserve l’inventaire après-décès de son grand-père, Jean, qualifié de maître joueur d’instruments (Archives nationales, minutier central, étude IX, 217, inventaire du 3 mai 1572), ainsi que plusieurs actes concernant son père, qui est notamment très impliqué dans la chapelle de la corporation à l’hôpital Saint-Julien (dit des Ménétriers), rue Saint-Martin (voir dans la SIV, plusieurs actes), mais dont la réussite est marquée aussi par la possession d’un office de juré mesureur de grains à Paris (Archives nationales, Minutier central, étude VIII, 583, accord du 26-28 février 1613). On ignore l’âge de Jean Loré, troisième du nom, qui signe Lorey (contrairement à son père qui signe Loré).

Habillements_et_scènes_comiques_du_[...]Le_Roux_btv1b10529638v
Le Roux, graveur, d’après un dessin de Claude Gillot, La Foire Saint-Germain, dans Habillements et scènes comiques : soixante-douze planches, illustrant la Comédie de Regnard, après 1695, estampe, Bibliothèque nationale de France, service de la Bibliothèque-musée de l’Opéra, RES-926 (4).

Les qualifications varient : Jean Loré deuxième du nom est tantôt qualifié de maître joueur d’instruments, tantôt de violon ordinaire du roi (Louis XIII), alors que Jean Loré III est lui aussi qualifié tantôt de joueur d’instruments, tantôt de danseur. Il semble avoir un frère ou un oncle, Lambert, décrit comme un maître à danser des filles de la reine (1627). On trouve également le terme de voltigeur, utilisé pour désigner un certain Jacques Helet en 1657 ou encore ce Gérard Boon (non pas Dany), originaire d’Amsterdam, en 1703.

Et nous laisserons le mot de la fin au chevalier de Jaucourt, auteur de l’article danseur de corde dans l’Encyclopédie, apparemment peu convaincu par les histrionnades « Bien des gens ont de la peine à comprendre quel plaisir peut donner un spectacle qui agite l’ame, qui l’importune avec inquiétude, qui l’effraye, & qui n’offre que des craintes & des allarmes ; cependant il est certain, comme le dit M. l’abbé du Bos, que plus les tours qu’un voltigeur téméraire fait sur la corde sont périlleux, plus le commun des spectateurs s’y rend attentif.  » Ce qui est sûr, c’est que Jean Loré et son bail ont retenu notre attention!

bail, 23 octobre 1663

Fut présent Germain Jullian, maître rotisseur à Saint-Germain-des-Prez, demeurant rue des Boucheries, parroisse Saint-Sulpice, lequel a baillé à loyer pour le temps et espace de 10 foires Sainct-Germain prochaines venant, et promet faire jouir ledit temps durant à Jean Loré, danseur de corde, demeurant au fauxbourg Sainct-Antoine, grande rue dudit lieu, à ce présent et acceptant pour luy, une grande cour estant au derrière de la maison où ledit Jullian demeure avec la liberté de mettre, faire la parade et mettre des tableaux au-devant et au-dessus de sa part de la dite maison en la manière accoustumée, de plus ample déclaration, de laquelle court ledit Loré se contente, disant la bien savoir pour l’avoir cy-devant tenue à loyer dudit Jullian.

Ce bail fait moyennant la somme de cent dix livres tournois que ledit Loré promet payer pendant le temps de ladite foire audit Jullian en sorte qu’il ne luy doibve aucune chose à la fin d’icelle à peyne et outre, à la charge que sy ledit Loré fait quelque trous aux murs de ladite cour et autres choses pour leur commodité, il sera tenu le tout réparer en fin dudit temps et la dellaisser en pareil estant qu’il l’a prendra. Car ainsy, promettant etc, obligeant etc renonçant etc. Fait et passé à Paris es estudes l’an mil six cens soixante trois, le vingtroisiesme octobre et ont signé.