1677 se faire une carrière à coup de poings…

Archives nationales, Minutier central, étude VIII, 755, « transaction » du 6 septembre 1677 (transcription en fin d’article, formulaire en gris).

Après un souci technico-juridique la semaine dernière, m’empêchant de publier l’article prévu, voici celui de cette semaine. Nous sommes en 1677 : il s’agit d’une « transaction » (en réalité plutôt un accord ou une convention), entre d’un côté Jean Kemps, serviteur chez un apothicaire, et de l’autre son ancien maître, Moyse Charas, ainsi qu’un client, Pierre Freslin, pour régler les conséquences judiciaires et financières des coups que le premier a occasionné aux autres, moyennant les excuses de Jean Kemps, sa promesse de ne plus recommencer ainsi que 220 livres tournois d’amende, en échange de l’abandon des poursuites contre le serviteur.

L’acte est très long pour une convention de ce type. Il faut dire que Kemps revient abondamment sur les circonstances qui l’ont amené à solliciter un tel acte, et sur le mécanisme de pacification. L’origine de l’affaire vient en effet de ce « qu’il a eu le malheur et imprudence sans fins ny raison vallable de perdre le respect qu’il doibt audit sieur Charas, pour avoir esté longtemps son maistre, en commettant plusieurs exceds et violences, tant en la personne du sieur Pierre Freslin, bourgeois de Paris, estant dans la boutique dudit sieur Charas, qu’en la propre personne d’iceluy sieur Charas, qu’il auroit dans l’emportement frappé par derrière dans la rue sur la teste d’un coup de poing en présence de plusieurs voisins, pendant que ledit sieur Charas avoit la teste nue pour saluer l’un d’iceux, ayant voulu auparavant ledit Kemp frapper ledit Sieur Charas d’un baston qu’un des voisins luy avoit osté ». Le garçon est un sanguin, à défaut de bâton, il utilise ses poings et profite d’une seconde de courtoisie de son maître pour arriver à ses fins. Notons cependant qu’il n’y a rien sur ce qui l’a amené à se mettre en colère : une parole déplacée de son maître ou du client? un problème de salaire? de conditions de travail?

Une chose est sure : il ne s’agit pas d’un problème de religion. En effet, Jean Kemps, protestant (comme on le verra dans l’acte suivant), est employé par un autre protestant célèbre au-delà des frontières françaises, le sieur Moyse Charas. Cet apothicaire, qualifié de premier pharmacien par les historiens de la médecine, est né à Uzès en 1619, monte à Paris en 1659 pour y officier dans la boutique des « vipères d’or », rue des Boucheries (il semble obsédé par les vipères), y recevoir la charge d’apothicaire du roi, et puis officier comme démonstrateur de chimie au Jardin royal des plantes après 1671. Très lié à la famille Huygens, il l’est également au monde anglais : il accueille Locke lors de son voyage en France et il lui confie le suivi de l’édition de ses ouvrages de pharmacopée en Angleterre et s’installe en Angleterre en 1679. Il se rend ensuite en Hollande, puis en Espagne où il connaît des soucis tant pour raison de sa religion que de son efficacité par rapport aux médecins locaux, mais dont il se sauve en se convertissant. Mal accueilli à son retour en Hollande, il s’installe de nouveau à Paris, et est élu en 1692 à l’Académie royale des sciences (toutes ces informations sont un résumé, trop bref, de l’article « Moyse Charas, maître apothicaire et docteur en médecine » de Fred W. Felix dans la revue d’histoire de la Pharmacie, lisible sur Persée). Son portrait illustre son ouvrage le plus fameux, le Pharmacopoeus Regius, dont on trouve une reproduction illustrant l’article le concernant dans wikipedia : le portrait a été réalisé peu avant ou après le coup de poing sur la tête (parution en 1678). Dans cet article cependant, aucune mention d’un Jean Kemps, et on le comprend au vu des circonstances, en revanche, on comprend d’autant mieux les consonances anglaises des individus appelés à arbitrer le conflit entre le serviteur et son ancien maître : Lockart, Donaldson.

La résolution du conflit est intéressante en elle-même : après 4 ans de bons et loyaux services auprès du sieur Charas, Jean Kemps lève la main sur lui. On comprend qu’il est donc viré (mais a retrouvé du travail chez un collègue), et que des poursuites judiciaires sont engagées contre lui. Pierre Freslin obtient un « décret d’adjournement personnel ». Il s’agit, selon l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, « d’un jugement rendu en matiere criminelle contre l’accusé, qui le condamne à comparoître en personne devant le juge, pour être oüi & interrogé sur les faits résultans des charges & informations & autres sur lesquels le ministere public voudra le faire interroger, & pour répondre à ses conclusions. » Autant dire qu’on veut avoir sa version des faits, l’Encyclopédie ajoutant « On ordonne le decret d’ajournement personnel, lorsque les charges ne sont pas assez graves pour decreter de prise de corps, & qu’elles sont trop fortes pour decreter simplement d’assigné pour être oüi. On convertit aussi le decret d’assigné pour être oüi en decret d’ajournement personnel, lorsque l’accusé ne compare pas. »

Moyse Charas, lui, obtient un décret de prise de corps, soit le décret de force juste au-dessus de l’adjournement personnel : cela tient probablement au fait qu’il s’agissait de son maître, que les coups, et notamment le souhait de le frapper d’un bâton, ont renforcé la gravité des faits, et peut-être aussi à la notoriété du personnage (je n’ai rien trouvé sur Pierre Freslin, qui reste donc pour le moment un simple bourgeois et client de Moyse Charas). La différence avec l’adjournement personnel est que dans le premier cas, le suspect reste libre, dans le cas d’un décret de prise de corps, comme son nom l’indique, le suspect est fait prisonnier.

Néanmoins, Jean Kemps contre l’arrêt de prise de corps par un arrêt de défense, obtenu on ne sait comment pour on ne sait quelle raison  : cet arrêt permet de suspendre les arrêts précédents et l’exécution d’une sentence en attendant un contre-ordre confirmant ou infirmant la sentence. Il semble cependant que Jean Kemps, averti du prochain jugement sur le fond au Parlement, a préféré obtenir un arrangement à l’amiable, avec arbitres, et consigné devant notaire, qui constitue le présent acte.

Qui sont les arbitres? Un certain Donaldson, un certain Lockart et un sieur Augier, mais sont également mentionnés comme témoins (apparemment) les sieurs Gamard, Demontigny et Guéret. En l’absence de prénoms, on est réduits à des conjonctures : Donaldson et Lockart sont probablement anglais, vus leurs noms, mais Kemp, originaire de Hollande, les considère comme de sa nation selon l’acte. Augier, Gamard, Demontigny et Guéret ont des noms moins exotiques, mais sont-ils des voisins, des collègues, des parents des trois hommes en question? Donaldson, Lockart et Augier ont cependant réussi à convaincre Charas et Freslin d’abandonner les poursuites contre le payement de 220 livres tournois et les excuses de Jean Kemps : eux aussi avaient tout intérêt à ne pas laisser traîner un procès qui entraîne de grandes dépenses (« d’autant que lesdits sieurs Freslin et Charas avoient désia fait beaucoup de frais au Chastelet et au Parlement pour la poursuite du procès intenté »), même s’ils pouvaient en attendre une condamnation éclatante et des réparations en conséquence.

L’acte est donc un bon exemple, assez détaillé, du rôle infra-judiciaire du notaire, comme officialisant les accords, y compris en matière criminelle dans ce cas.

A ce stade, la question que l’on se pose est qu’est devenu Jean Kemps? Son coup d’éclat a-t-il mis fin à sa carrière? Reprenons sa carrière jusqu’à la rixe avec son maître : on ne sait pas où il est né, quand, mais de 1673 à 1677 il sert Moyse Charas dans sa boutique parisienne, aux Vipères d’or, rue des Boucheries, faubourg Saint-Germain-des-Prés. Septembre 1677 : accord avec son ancien maître et le client qu’il a roués de coups, il est désormais serviteur chez un certain sieur Martin, apothicaire du Prince (de Condé). Octobre 1677 : contrat de mariage du désormais « marchand apoticaire » avec Marguerite Boursin, parmi les témoins on trouve un certain Bernardin Martin, effectivement attesté comme apothicaire du prince de Condé en 1679, et Moyse Charas, pas très rancunier (présent sur le portail France Archives, original pas consulté). En 1682, il est appointé comme apothicaire de la Grande Mademoiselle par arrêt de la cour des Aides du 26 mars 1682 mais revend très vite sa charge (acte passé devant notaire le 3 mars 1683, retranscris dans un acte de la Prévôté de l’hôtel du roi, sous-série V3 des Archives nationales, article 189, f. 120 verso et 121) à un certain François Vauquet, maître épicier, pour 1 200 livres tournois, ainsi que les marchandises et ustensiles de son métier (cet acte m’interpelle un peu sur les compétences en pharmacie du sieur Vauquet afin de soigner Mme de Montpensier, pas vous?). On perd ensuite sa trace. Peut-être fait-il partie de la diaspora protestante aux alentours de la révocation de l’Edit de Nantes (1685), retourne-t-il en Hollande? Passe-t-il en Angleterre comme son ancien maître? Il n’empêche que son coup de poing n’a pas vraiment ralenti sa carrière.

Sur le plan archivistique, notez aussi que l’acte est fait sur papier timbré, et qu’il a été passé chez un des amis et témoins des parties, non chez le notaire…

transaction 6 septembre 1677 moyen papier dix-huit deniers la feuille

faict grosse

Fut présent en sa personne Jean Kemp, ayant esté cy-devant pendant quatre années serviteur apotiquaire du sieur Moyse Charas, apotiquaire ordinaire du roy, et tenant ledit Kemp à présent boutique d’apotiquaire soubz le nom du sieur Martin, apotiquaire de la personne de monseigneur Le Prince, demeurant ledict Kemp rue des Fossez, parroisse Sainct-Sulpice, lequel a dit et déclaré et déclare par ces présentes qu’il a eu le malheur et imprudence sans fins ny raison vallable de perdre le respect qu’il doibt audit sieur Charas, pour avoir esté longtemps son maistre, en commettant plusieurs exceds et violences tant en la personne du sieur Pierre Freslin, bourgeois de Paris, estant dans la boutique dudit sieur Charas, qu’en la propre personne d’iceluy sieur Charas, qu’il auroit dans l’emportement frappé par derrière dans la rue sur la teste d’un coup de poing, en présence de plusieurs voisins, pendant que ledit sieur Charas avoit la teste nue pour saluer l’un d’iceux, ayant voulu auparavant ledit Kemp frapper ledit Sieur Charas d’un baston qu’un des voisins luy avoit osté.
Ce qui ayant obligé lesdits sieurs Freslin et Charas de porter leurs plaintes en justice, ilz auroient obtenu séparément contre ledict Kemp, sçavoir ledit Freslin un décret d’adjournement personnel et ledit sieur Charas un décret de prise de corps, contre lesquels décrets ledit Kemp auroit surpris un arrest de deffences. Voyant depuis peu que lesdits sieurs Freslin et Charas estoient sur le point de faire juger au Parlement l’arrest dans le fond, il auroit en recours advisées personnes de qualité de sa nation qu’il auroit instament supplié de s’entremettre pour prévenir le jugement du procès criminel intenté contre luy et poursuivy au Parlement par lesdits sieurs Freslin et Charas, et auroit entr’autres imploré la faveur de Monsieur Lockart, et de Messieurs Donaldson et Augier, qui auroient enfin porté lesdits sieurs Freslin et Charas à vouloir pardonner ledict Kemp, de recevoir les réparations et soubmissions qu’il désiroit leur faire à cause des excèds et violences qu’il auroit commiss contr’eux, en sorte que lesdits sieus Freslin et Charas voulans déférer aux instances desdits sieurs Lockart, Donaldson et Augier, ont, en présence de plusieurs de leurs amys, receu les soubmissions et tesmoignages de repentir que ledict Kemp leur a donnez et luy ont accordé le pardon qu’il leur a demandé, soubz la protestation qu’il leur a faite du desplaisir qu’il a des exceds qu’il a commis en leur personne comme il est dessus dit, et que non seulement il les reconnoist pour gens d’honneur pour gens d’honneur et de probité, mais qu’il a deslongtemps de très grandes obligations en particulier audit sieur Charas, promettant ledit Kemp ne rescidiver à l’advenir a tels exceds, soubz telles peines qu’il plaira à justice de luy imposer, et d’autant que lesdits sieurs Freslin et Charas avoient désia fait beaucoup de frais au Chastelet et au Parlement pour la poursuite du procès intenté, et qu’ilz auroient de grands intérestz et réparations à prétendre contre ledict Kemp, lesdicts sieurs Lockart, Donaldson et Augier ont porté lesdicts sieurs Freslin et Charas à se contenter pour touttes choses de la somme de deux cent vingt livres que ledit Kemp leur a présentement payées et qu’ilz confessent avoir receu de luy, dont ilz l’en quittent, moyennant lequel payement et les déclarations et reconnoissances cy-dessus faictes par ledict Kemp, lesdicts sieurs Freslin et Charas luy pardonnent et renoncent à touttes poursuictes qu’ilz ont faictes juqu’à ce jour, tant au Chastelet qu’au Parlement, et consentent qu’elles demeurent nulles sans effect comme non advenues, et promettent lesdits partyes vivre en bonne intelligence à l’advenir. Car ainsy a esté convenu entre les partyes et fait en la présence desdits sieurs Lockart, Donaldson et amys et de messieurs de messieurs (sic) Gamard, Demontigny et Gueret, fait et passé à Paris en la maison dudit sieur Gamard, size rue Sainte-Marguerite à Saint-Germain-des-Prez, l’an mil six cent soixante-dix-sept le sixiesme jour de septembre après-midy et ont signé.

2 commentaires

  1. Christian Aubrée dit :

    Christophe Gamard est maître d’hôtel ordinaire du roi. Par exemple, puisque vous semblez apprécier particulièrement Antoine Huart, dans un bail du 7 septembre 1673 VIII,742.

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    1. merci beaucoup pour la précision! Effectivement, ce serait logique.

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