1661, lessive et Seine

Archives nationales, minutier central, étude VIII, 696, bail du 21 octobre 1661 (transcription en fin d’article, formulaire en gris).

L’acte de la semaine est plutôt court et peu original en termes d’archivistique. Il s’agit d’un bail à location entre Françoise Mignonneau, veuve d’un maître barbier chirurgien du nom de Guillaume Noël et Jean Hubert, maître passeur à Paris, pour quatre ans et moyennant deux cents trente livres tournois pour l’exploitation de deux places de bateaux à faire la lessive au port de Malaquais, que la veuve tient par brevet royal et lettres de la ville de Paris.

Sur le plan formel, il s’agit d’un bail des plus classiques, comme on le voit avec le verbe du dispositif, les informations et leur ordre (la propriétaire du brevet et du droit d’occuper ces deux places, le temps de location avec la date de début, le locataire, les emplacements loués, le prix de location). L’objet loué est peut-être un peu moins classique que les maisons et hôtels habituels puisqu’il s’agit de deux places sur la rivière, pour deux bateaux explicitement à faire la lessive (en plus des 57 livres 10 sols annuels pour les emplacements, Jean Hubert doit ainsi financer les bateaux, qui lui appartiennent ou qu’il loue peut-être par ailleurs, ainsi que les salaires des ouvriers et ouvrières y travaillant, à l’instar de cette Madeleine Le Roy que nous avions rencontrée dans d’autres circonstances et près de 30 ans plus tard).

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Hubert Robert, démolition des maisons du Pont Notre-Dame, vers 1786, huile sur toile, Paris, musée Carnavalet, P 173.

En effet, la Seine compte à cette époque différentes activités sur ses eaux : à part les passeurs dont fait partie Jean Hubert et qui constituent une alternative aux ponts et aux voitures par terre pour les individus, les bois flottés, les bateaux qui délivrent des marchandises dans les différents ports de la ville, on trouve des bateaux pour prendre des bains ainsi que des bateaux à faire lessive. On en voit un particulièrement bien sur le tableau d’Hubert Robert conservé au Musée Carnavalet illustrant la destruction des maisons du Pont Notre-Dame en 1786, soit près de 100 ans après l’acte qui nous occupe, et qui à cette date faisait partie des 75 qui ont été répertoriés (A. Pons-Guiraud, « l’histoire du savon », dans Progrès en dermato-allergologie, Montpellier, 2011, p. 222). Cette activité est cependant assez récente dans cette modalité : la naissance des bateaux-lavoirs daterait de 1623, date à laquelle un privilège perpétuel est assuré à un secrétaire du roi et entrepreneur (privilège qu’il va sous-louer) pour installer de tels bateaux sur la Seine. Il se trouve que Françoise Mignonneau, qui se trouve être (ou avoir été) femme de chambre de la comtesse de Fiesque, et son défunt mari, a obtenu un brevet du roi et des lettres de la ville de Paris pour ces deux emplacements (peut-être présents parmi les actes conservés sous les cotes Q1 1114-1119, décrits comme « Baux de bateaux à lessive et à bains, xve-xviiie s. »).

Le blanchissage occupe en effet une place importante dans la vie de l’époque : dans une société où on se lave peu à grandes eaux (je ne reviens pas sur le cliché des bains de Louis XIV qui se comptent sur les doigts d’une main), le linge doit en revanche être d’un blanc immaculé, et c’est parfois une condition dans les contrats d’embauche. Rappelez-vous, les trois maçons limousins engagés aux Antilles, Léonard Bonnet, François Testart et Simon Cosson, qui obtiennent que leurs employeurs religieux « leurs fourniront le blanchissage de linge » (l’article est à lire ). Et pour cela on le lave, régulièrement, ou plutôt de braves « blanchisseurs » et « blanchisseuses » s’en occupent (je n’ai pas trouvé de travaux scientifiques à propos du métier à Paris et sauf erreur, il n’y a pas d’article qui leur est consacré dans l’Encyclopédie), à grand renfort de cendres à lessiver (en l’absence ou en rareté de savon) et d’eau, pas très propre, de la Seine (apparemment, le linge jaunit à Paris, on préfère l’envoyer en Hollande ou à Londres, voire outre-Atlantique, pour obtenir un lavage plus blanc que blanc). A. Pons-Guirard, dans l’article cité plus haut, revient sur les lessives, dites grandes buées, qui constituent des moments de solidarité, davantage féminine que masculine, et qui interviennent deux à trois fois par an sur plusieurs jours. S’il n’y a pas d’étude poussée sur le corps des blanchisseurs-lavandiers, Gustave Bienaymé a cependant étudié le coût du blanchissage à travers les archives à sa disposition, dans un article daté de 1903, « Le coût de la vie à Paris à diverses époques. Le blanchissage », dans le Journal de la société statistique de Paris, tome 44 (1903), p. 20-30, disponible à cet adresse.

 

Bail, 21 octobre 1661

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Fut présente Françoise Mignonneau, veufve de deffunt Guillaume Noël, vivant maistre barbier chirurgien à Paris, demeurante au bout du pont Sainct-Michel près Sainct-André-des-Artz, laquelle a conffessé avoir baillé et dellaissé à tiltre de loyer et prix d’argent du premier jour de janvier de l’année prochaine mil six cens soixante-deux jusqu’à quatre ans ensuivant finis et accomplis et promis faire jouir à Jean Hubert, maistre passeur à Paris, demeurant à Sainct-Germain-des-Prez, rue de Seine, à ce présent, prenant et retenant pour luy audit tiltre ledit temps durant, deux places de batteau à laver lessive sur la rivière de Seine au port de Malaquest, viz-à-viz ladite rue de Seine, dont ladite veufve à la droict (sic) suivant et conformément aux (sic) brevet du roy et lettres de la ville de Paris, pour par ledit Hubert en jouir tout ainsy qu’il en a jouy suivant le bail précédent qui finira au dernier décembre prochain. Ce bail faict moyennant la somme de deux cens trente livres tournois de loyer pour et par chacune desdites quatre années que pour ce ledit preneur s’est obligé bailler et payera à ladite bailleresse ou au porteur aux quatre termes accoustumez esgallement, dont le premier termes de payement escherra au dernier jour de mars prochain, et continuera, ne pourra ledit preneur cedder ny transporter son droit du présent bail à qui que ce soit sans le consentement de ladite bailleresse à laquelle il fournira aultant de présentes en bonne forme à ses despens par ainsy ; promettant chacun en droit soy, renonçant, fait et passé es estudes lan mil six cens soixante-un le vingt-uniesme jour de octobre après midy et ont signé.