1672, saurez-vous faire pousser les orangers du sieur de La Mothe?

Archives nationales, Minutier central, étude VIII, 737, convention du 24 avril 1972 [transcription en fin d’article, formulaire en gris, mentions marginales en violet].

En 1672, Etienne Ellier, sieur de La Mothe, passe contrat avec le jardinier fleuriste Pierre Guénard pour l’entretien de 76 orangers en caisses et 76 autres non développés, à raison de 12 sols par oranger sur une durée de 7 mois, soit 91 livres 4 sols le tout.

Ce marché, ou convention, témoigne du goût pour l’horticulture et en particulier de la place des oranges (et orangers) dans la société moderne [lecture recommandée avec une orangeade à la main].

La place des orangers, tant du point de vue commercial que symbolique, est telle qu’une thèse, préparée par Olivier Henri Poulet sous la direction d’Annie Antoine et de Cristiana Oghina Pavie, à Rennes 2, intitulée Les orangers du soleil, culture et représentation de l’oranger sous le règne de Louis XIV (1643-1715) (http://www.theses.fr/s131499), s’y consacre.

Rappelons que l’orange n’est pas un fruit local et relève du luxe : ces « pommes d’or », qu’Hercule va chercher dans le jardin des Hespérides, sont doublement d’or, à la fois en raison de leur couleur que du prix que leur rareté implique. Originaire de Chine, l’oranger passe de Perse aux Arabes lors des XIe et XIIe siècles, puis aux Siciliens qui parviennent à l’implanter dans l’île et à fournir le reste de l’Europe via l’Italie. Petit à petit on parvient à acclimater des orangers dans le Nord de l’Europe (par greffe ou pousses de graines), en usant notamment des caisses à orangers qui permettent de les déplacer à l’extérieur aux beaux jours et de les mettre à l’abri en hiver.

Au XVIIe siècle, cela reste encore rare : dans le sillage d’un Charles VIII de retour des guerres d’Italie se trouve Dom Pacello de Mercogliano, qui organise la première limonaia, ancêtre de l’orangerie, au château d’Amboise puis chez les d’Amboise au château Gaillard (il est aussi l’inventeur de la prune Reine-Claude, en hommage à la femme d’un des successeurs de Charles VIII, François Ier). On connaît la très célèbre orangerie du château de Versailles, construite par Le Vau et Jules Hardouin-Mansart pour abriter un millier voire un millier et demi d’orangers, mais le modèle se diffuse chez les élites, comme La Vrillière, dans son hôtel de Toulouse (actuelle Banque de France, sous la Galerie Dorée).

Etienne Ellier, sieur de La Mothe, résidant au très chic Saint-Germain-des-Prés, n’a certainement pas les moyens d’avoir une orangerie en titre, mais il possède les arbres et une serre qui les abrite au cœur de l’hiver. 152 orangers, dont la moitié jeunes pousses et l’autre moitié bien développée, c’est énorme pourtant (1/10e de ce que possède Louis XIV), et Etienne Ellier, peut-être parent de ce Gaston Ellier garde du corps du roi, a du moins les moyens de consacrer près de 100 livres à ses seuls orangers, voire de fournir des assistants à Quégnart comme il s’engage dans ce contrat. Outre l’orangerie, le principal élément est la caisse, comme on l’a dit plus haut, qui est théorisée dans l’ouvrage d’André Jacob Roubo, au chapitre consacré à la menuiserie de jardin dans l’Art du menuisier : de bon bois, solide.

La préciosité des orangers implique un entretien ad hoc, au point donc, comme ici, d’en faire des contrats notariés. Etienne Ellier a recours à une star de l’époque. Pierre Guénard, tout analphabète qu’il soit, semble avoir une main verte suffisante pour être recruté par la duchesse d’Aiguillon, voisine d’Etienne Ellier, et s’intitule du titre de jardinier fleuriste, et pas seulement jardinier (il n’est pas le seul dans ce cas, ni le premier) (Archives nationales, Y, notice 2829, acte du 20 janvier 1669, fol 307v°). Sera-t-il le mieux placé pour faire pousser les 76 plants non encore développés et s’en faire payer comme le contrat le prévoit?

Le texte revient avec des termes généraux sur l’entretien des orangers («  veoir, visiter, cultiver et entretenir »). L’Encyclopédie, dans l’article Oranger, le fait plus en détail et en critique les aspects mystérieux :

L’oranger est plus aisé à multiplier, à élever & à cultiver qu’on ne se l’imagine communément. Tous les Jardiniers y mettent beaucoup de mystere, supposent qu’il y faut un grand art, & prétendent que cet arbre exige une infinité de préparations, de soins & de précautions. Cependant voici à quoi se réduit cet art si mystérieux de la culture des orangers. 1°. Leur faire une bonne préparation de terre, qui est fort simple ; 2°. leur donner des caisses proportionnées à leur grosseur ; 3°. leur former une tête réguliere ; 4°. les placer dans la belle saison à une exposition favorable ; 5°. les mettre pendant l’hiver dans une orangerie suffisamment aërée, mais où la gelée ne puisse pénétrer ; 6°. les arroser avec ménagement ; 7°. les r’encaisser au besoin ; 8°. les rétablir des maladies ou accidens qui leur surviennent ; 9°. enfin les garantir des insectes qui leur sont nuisibles. Avant d’entrer dans le détail de ces différens articles, il faut indiquer les moyens de se procurer des plants d’oranger. On y parvient de deux façons, ou en semant des pepins que l’on greffe ensuite, ou en achetant des plants greffés, que les marchands génois viennent vendre tous les ans, dans la plupart des grandes villes du royaume.

On ignore quelles espèces Etienne Ellier a dans son jardin, mais voici les principales citées par l’Encyclopédie : 1. L’orange aigre ou la bigarade. 2. Le même à feuilles panachées. 3. L’orange douce ou de Portugal. 4. L’oranger à feuilles coquillées ou le bouquetier : ainsi sommé à cause de la quantité de fleurs qu’il donne. 5. Le même oranger à fleurs panachées. 6. L’orange cornue. 7. L’orange hermaphrodite, dont le fruit participe de l’orange & du citron. 8. L’oranger de Turquie, dont la feuille étroite approche de celle du saule. 9. Le même à feuilles panachées. 10. Le pamplemousse : ce fruit est de la grosseur d’une tête humaine [petite la tête…ou alors ils étaient doués à cette époque]. 11. L’oranger femelle : ainsi sommé à cause de sa fécondité. 12. L’oranger tortu, a mérité ce nom à cause de sa difformité. 13. La grosse orange, dont la peau a des inégalités. 14. L’orange étoilée ; ainsi nommée à cause des 5 sillons dont elle est marquée à la tête, & qui représentent une étoile. 15. L’orange à écorce douce. 16. L’oranger à fleur double. 17. L’oranger de la Chine. 18. Le petit oranger de la Chine. 19. L’oranger nain, à fruit aigre : il est différent de celui de la Chine. 20. Le même dont les fruits & les feuilles sont panachés.

Couvrez-bien vos orangers, il commence à faire froid.

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Bartolomeo Bimbi, Oranges, Limes, Lemons, and Citrus lumia, 1715, Oil on canvas, 174 x 233 cm, Villa Medici, Poggio a Caiano (Source : Pinterest).

24 avril 1672, convention, fait grosse

Fut présent en sa personne Pierre Guénard, jardinier fleuriste, demeurant à Sainct-Germain-des-Prez-lez-Paris, rue de Vaugirard, parroisse Sainct-Sulpice, lequel a promis et promet par les présentes à Estienne Ellier, escuier, sieur de la Mothe, demeurant audit Sainct-Germain-des-Prez, rue Traverse, à ce présent et acceptant, de cultiver avec soin le nombre de soixante-seize orangers en quaisses et greffes, et qui ont fait leur première pousse et à cet effet sera tenu de se transporter aux temps et heures convenables dans le jardin dudit sieur de la Mothe pour veoir, visiter, cultiver et entretenir lesdits orangers et en faire son devoir pour ses peines et soins seulement, pour à quoy parvenir ledit sieur de la Mothe luy fournira ce dont il aura besoin et mesmes des gens pour l’ayder plus avoir soin et cultiver une pareille quantité d’orangers que celle cy-dessus, lesquelz n’ont point encores poussé, le tout moyennant pour ladite première quantité douze sols pour chacun pied et de l’autre pareil prix de douze sols aussy pour chacun pied en cas qu’ilz ayent poussé un demy pied de longueur de ject et à l’égard de ceulx qui ne pourront pousser il en aura soin comme des autres, sans en pouvoir demander aucun salaire ny récompense, et lequel prix luy sera payé par ledit sieur de la Mothe vers la Toussaint qu’il conviendra mettre lesdits arbres dans la serre ; et laquelle présente convention commencera de ce jourd’huy jusques audit temps, Car ainsy promettans, obligeant chacun endroit soy, renonçant, fait et passé à Paris, es estudes des notaires soubsignez, l’an mil six cent soixante-douze le vingt-quatriesme jour d’avril avant midy, ledit Guénard a déclaré ne savoir escrire ny signer et ont signé.